Commentaire composé de Candide de Voltaire, chapitre 1.

Commentaire composé de Candide de Voltaire, chapitre 1.

Photo by Aaron Burden on Unsplash
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Texte

Candide de Voltaire, chapitre 1.

 

 

 

Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

 

Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit ; Candide rougit aussi ; elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée, et Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent ; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière ; Cunégonde s'évanouit ; elle fut souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

 


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Commentaire composé

Comment Voltaire donne-t-il un incipit original à son conte philosophique, Candide ou l’optimisme ?

 

I Une scène libertine qui rend cet incipit surprenant

 

On a les éléments de l’incipit traditionnel, nous avons des informations spatio-temporelles tel que le temps “un jour” et le lieu “auprès du château”. Nous avons aussi le nom d’un personnage important “Cunégonde”.

 

Le sujet de l’incipit est surprenant, car le narrateur nous décrit une scène libertine, entre Pangloss et la femme de chambre de la mère de Cunégonde. Le récit s’écarte d’un incipit traditionnel.  
 

“beaucoup de dispositions pour les sciences”, montre que Cunégonde montre de l’intérêt pour la sexualité.

 

“elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin” montre à quel point Cunégonde est intéressée, n’étant pas une fille vertueuse comme l’exigerait son rang, elle décide d’observer la scène. 

“et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être savante”  Il y a un rythme ternaire, et une métaphore de l’acte sexuel renforcée par le champ lexical. La métaphore est employée afin de divertir le lecteur.

 

“elle rencontra Candide en revenant au château” C’est un incipit traditionnel avec un schéma actanciel car il est composé d’une situation initiale, d’éléments perturbateurs et de péripéties, puis d’une situation finale : Candide chassé du paradis (le château) “à grands coups de pieds dans le derrière”. C’est amusant de voir comment Voltaire réécrit ici à sa façon le péché originel qui a provoqué la chute du Paradis : “Et tout fut consterné dans le plus beau et plus agréable des châteaux possibles”. Cet incipit pourrait être une histoire en elle-même car il fonctionne comme une histoire complète, autonome par rapport au reste du conte. C’est à la fois un incipit et un prologue.  

 

On a une parodie du roman précieux du XVIIème siècle (Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves), avec Cunégude qui fait exprès de faire tomber son mouchoir pour que Candide le ramasse. Ironie de Voltaire avec la répétition “de innocemment”, qui sous-entend le contraire. Reprise de la métaphore sexuelle avec la respiration “entrecoupée”. Opposition ridicule entre “leurs yeux s’enflammèrent” exagération précieuse et “leurs genoux tremblèrent” qui donne une image ridicule des amoureux. “Leurs mains s’égarèrent”, “leurs bouches se rencontrèrent” : on sait que Cunégonde veut mettre sa leçon en pratique donc on comprend qu’elle “viole” Candide derrière le paravent. C’est inimaginable pour une jeune fille noble de faire des avances à un homme, Cunégonde est une femme sans honneur. Mais c’est Candide qui va payer le prix alors qu’il est innocent (c’est le sens du mot candide). “Cunégonde s’évanouit” : elle ne vient pas en aide à Candide, “Elle fut souffletée par Madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même”: parodie de la préciosité, au lieu de réveiller sa fille, la baronne attend qu’elle rouvre les yeux pour la corriger. Cunégonde s’en sort bien par rapport à Candide qui est chassé du paradis, une peine bien lourde pour un innocent comme son nom l’indique. Cela montre la misogynie de Voltaire qui diabolise avec humour les femmes, et cela préfigure aussi la suite des aventures catastrophiques de Candide.

 

II Une satire de la philosophie de Leibniz

 

“le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile.” Pangloss bien qui soit appelé “docteur” et qu’il donne une “leçon” , n’est pas dans son rôle d’enseignant. Le terme physique expérimentale est employé avec ironie, l’auteur joue avec les mots. La physique, le corps et la physique, la science. Les termes “expérimentale” et “docile” donnent l’impression qu’il se livre à des expériences sado-masochistes sur la jeune femme.

 

Nous avons aussi une intrusion du narrateur, il fait un commentaire “petite brune très jolie” pour garder l’attention du lecteur. Pangloss vient du grec et signifie qui se sert beaucoup de sa langue : dans l’ensemble du conte ce personnage parle beaucoup et même dans les situations les plus cocasses, et ici son nom a une connotation sexuelle amusante. Le narrateur s'adresse aux hommes et aux savants en particulier. Voltaire utilise la sexualité pour captiver l’attention du lecteur et se moquer du philosophe Leibniz.   

 

“beaucoup de dispositions pour les sciences” le narrateur insiste sur le terme de la science, pour montrer que la philosophie de Leibniz n’a rien de scientifique.

 

“les expériences réitérées”, met en avant l'incompétence du de Leibniz, critique le fait qu’il doit répéter ces expériences.  

 

“elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes (...) songeant qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne” Il s’agit d’une formulation philosophique pour exprimer une envie triviale. Donc c’est ridicule.

 

Le nom du château a des sonorités désagréables car Voltaire critique la langue germanique de Leibniz qu’il juge moins jolie que le français.

 

“Et tout fut consterné dans le plus beau et plus agréable des châteaux possibles” : d’un côté si c’est un monde parfait, il ne devrait y avoir de consternation possible donc c’est un paradoxe. D’un autre côté, si on est consterné dans le meilleur des châteaux possibles, quelles horreurs va-t-on voir à l’extérieur du château ? Donc puisque le monde est horrible, cruel et injuste, il est totalement absurde et ridicule de penser selon la philosophie de Leibniz défendue par Pangloss, que “tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles”.


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