Commentaire composé de Le Rouge et le Noir de Stendhal, chapitre 9

Commentaire composé de Le Rouge et le Noir de Stendhal, chapitre 9

Photo by Priscilla on Unsplash
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Texte

On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.

 

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme.

 

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à madame de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.

 

Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.

 

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

 

Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de madame de Rênal, au contraire, trahissait tant d’émotion, que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : Si madame de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse où j’ai passé la journée. J’ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m’est acquis.

 

Au moment où madame Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon, Julien serra fortement la main qu’on lui abandonnait.

 

Madame de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d’une voix mourante :

 

« Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien. »

 

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, il parut l’homme le plus aimable aux deux amies qui l’écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que madame Derville, fatiguée du vent qui commençait à s’élever, et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête à tête avec madame de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais il sentait qu’il était hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à madame de Rênal. Quelques légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et l’avantage qu’il venait d’obtenir anéanti.

 

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme un enfant, un peu amusant. Pour madame de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas une circonstance qui l’eût bien rassuré ; madame de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu’elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu’elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà c’eût été entre eux une chose convenue.

 

Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin quitter le jardin ; on se sépara. Madame de Rênal, transportée du bonheur d’aimer, était tellement ignorante, qu’elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s’empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s’étaient livrés dans son cœur.

 

Le lendemain on le réveilla à cinq heures ; et, ce qui eût été cruel pour madame de Rênal, si elle l’eût su, à peine lui donna-t-il une pensée. Il avait fait son devoir, et un devoir héroïque. Rempli de bonheur par ce sentiment, il s’enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros.


Pour bien faire la différence entre le roman réaliste et le roman naturaliste je vous recommande ce livre


Commentaire composé

Une scène d’amour qui ressemble plus à un récit de combat qu'un récit d’amour traditionnel.

 

 

I) RÉCIT D’AMOUR

 

 

L.1 “On s'assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme Derville près de son amie” : présentation des personnages, le positionnement de ceux-ci: Mme de Rênal est tiraillée entre Julien(amour interdit) et Mme Derville( vertu)

 

l. 8 Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à Mme de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin! : Il a peur que Madame de Rênal ne doive le quitter avant qu’il n'accomplisse son exploit

 

l.11 “Bientôt la voix de Mme de Rênal devint tremblante aussi : Madame de Rênal est réellement amoureuse de Julien

 

l. 22-27 “le dernier coup de dix heures retentissait”: Julien est absorbé par le temps

 

le dernier coup marque la fin de sa pensée. Il doit mettre en oeuvre son plan d'exécution

 

“il étendit la main, et prit celle de mme de Rênal: un geste traditionnel, on voit que mme de Rênal éprouve des sentiments mais essaye de se maîtriser

 

“ sans trop savoir ce qu’il faisait” Julien se laisse aller à ses sentiments qui ne sont pour une fois pas calculés

 

“ il fut frappé par la froideur glaciale de la main qu’il prenait” Julien pense que Mme de Rênal n’est pas d’accord avec sa décision et il a peur sa réaction

 

“force convulsive” le sentiment amoureux  de Julien s’exprime

 

 

II) UN COMBAT

 

 

L.1 “On s'assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme Derville près de son amie” : Mme de Rênal est considérée comme un objet qu’on se dispute

 

l.2 “Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire”

 

L'imparfait met l’emphase sur la durée de la pensée de Julien qui réfléchit sur son stratagème l.3 “ la conversation languissait” Comme Julien est en train de réfléchir, il ne participe pas à la conversation donc celle-ci meurt (silence désagréable)

 

l.4 : Julien pense aux futurs combats au lieu de penser à son amour. Nous avons des adjectifs qui caractérisent son état d’âme : il est tremblant de peur au lieu de joie et malheureux au lieu d’heureux. Ces deux adjectifs renvoient à sa lâcheté et à son égoïsme puisque le narrateur se focalise sur les sentiments de Julien. Madame de Rênal joue le rôle d’un objet qu’on essaye de s’approprier

 

l.5 “ il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l'état de son âme “

 

Julien se livre un combat intérieur : il mène le combat sur 3 fronts contre lui-même, Madame de Rênal et Madame de Derville

 

l.7 “ Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables” : Nous apprenons la peur de Julien, il a tellement peur qu’il s’imagine dans la pire situation.

 

l.11 “Bientôt la voix de Mme de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point”. Julien t est tellement égoïste qu’il  ne s'aperçoit pas qu’il a atteint son but

 

l.12 “ l’affreux combat que le devoir livrait à sa timidité était trop pénible”: Dans cette scène amoureuse, Julien fait passer l'idée de son devoir avant celle de l’amour

 

l.14 “ Neuf heure trois quart venait de sonner à l’horloge du château sans qu’il eût rien encore osé” Renvoi au récit de bataille avec a une heure précise le déplacement des troupes

 

l.15 : Julien se met un objectif précis

 

l 16 . dix heures sonneront: “ le plan doit se mettre en marche

 

l.17 Julien veut de se suicider par orgueil et non pas par amour, c’est choquant

 

l.18 “ cette cloche fatale” : le rythme du temps qui est fatal et non pas l’amour

 

ll.20 “retentissait dans sa poitrine” Son cœur bat plus fort a cause de son angoisse que de son amour

 

l. 21 : “mouvement physique” Julien ressent le temps, il a intégré le rythme de la cloche

 

l. 26-27 :” on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta” : défaite de Mme de Rênal

 


Pour une étude complète de Le Rouge et le Noir de Stendhal je vous conseille de lire ce livre



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