Commentaire composé de la mort de Cyrano : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 6

Commentaire composé de la mort de Cyrano : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 6

Photo by Anne Edgar on Unsplash
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Texte

ROXANE:

 

Je vous aime, vivez!

 

CYRANO:

 

Non! car c'est dans le conte

 

Que lorsqu'on dit: Je t'aime! au prince plein de honte,

 

Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .

 

Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

 

ROXANE:

 

J'ai fait votre malheur! moi! moi!

 

CYRANO:

 

Vous?. . .au contraire!

 

J'ignorais la douceur féminine. Ma mère

 

Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.

 

Plus tard, j'ai redouté l'amante à l’œil moqueur.

 

Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.

 

Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

 

LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):

 

Ton autre amie est là, qui vient te voir!

 

CYRANO (souriant à la lune):

 

Je vois.

 

ROXANE:

 

Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois! […]

 

CYRANO:

 

. . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:

 

Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre!

 

(Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles):

 

Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,

 

Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement

 

Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,

 

Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,

 

Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

 

ROXANE:

 

Je vous jure!. . .

 

CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):

 

Pas là! non! pas dans ce fauteuil!

 

(On veut s'élancer vers lui):

 

--Ne me soutenez pas!--Personne!

 

(Il va s'adosser à l'arbre):

 

Rien que l'arbre!

 

(Silence):

 

Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,

 

--Ganté de plomb!

 

(Il se raidit):

 

Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,

 

Je l'attendrai debout,

 

(Il tire l'épée):

 

et l'épée à la main!

 

LE BRET:

 

Cyrano!

 

ROXANE (défaillante):

 

Cyrano!

 

(Tous reculent épouvantés.)

 

CYRANO:

 

Je crois qu'elle regarde. . .

 

Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde

 

(Il lève son épée):

 

Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais!

 

Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès!

 

Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!

 

--Qu'est-ce que c'est tous ceux-là?--Vous êtes mille?

 

Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!

 

Le Mensonge?

 

(Il frappe de son épée le vide):

 

Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis!

 

Les Préjugés, les Lâchetés!. . .

 

(Il frappe):

 

Que je pactise?

 

Jamais, jamais!--Ah! te voilà, toi, la Sottise!

 

--Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;

 

N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!

 

(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):

 

Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!

 

Arrachez! Il y a malgré vous quelque chose

 

Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,

 

Mon salut balaiera largement le seuil bleu,

 

Quelque chose que sans un pli, sans une tache,

 

J'emporte malgré vous,

 

(Il s'élance l'épée haute):

 

et c'est. . .

 

(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)

 

ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):

 

C'est?. . .

 

CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):

 

Mon panache.

 

Rideau.

 

 

Commentaire composé

Comment dans cette scène Edmond Rostand fait de son texte une tragédie poétique.

 

I/ Le tragique

 

v1: “Je vous aime, vivez!” Notion de l’amour et Roxane se bat contre le destin, thème classique de la tragédie. La parole de Roxanne dure seulement la moitié de l’alexandrin du à son émotion.

 

v1 à 3: “Non! car c’est dans le conte Que lorsqu’on dit: Je t’aime ! au prince plein de honte, Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…” Cyrano dit à Roxane qu’ils ne se trouvent pas dans un conte de fée et que le destin aura le dernier mot.

 

v4: “Mais tu t'apercevrais que je reste pareil” Cyrano est complexé de sa laideur, il ne pourra pas le changer.

 

v5: “J’ai fait votre malheur” thème classique de la tragédie, Roxanne est dans la culpabilité.

 

v6: “moi ! moi !” Procédé d’insistance montrant que Roxanne culpabilise.

 

v5: “Vous?... au contraire !”, Cyrano coupe la parole à Roxanne, mais lui laisse deux syllabes de plus montrant qu’il faiblit.

 

v6: “J’ignorais la douceur féminine” Cyrano n’a jamais été aimé.

 

v7: “Ma mère Ne m’a pas trouvé beau” Même la mère de Cyrano ne l’a pas aimé. “Ma mère” placé en contre-rejet insiste sur le fait que même l’instinct maternel n’a pas suffit à le trouver beau.

 

v7 “Je n’ai pas eu de sœur” Montre la solitude de son enfance.

 

v8: “Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur” Cyrano n’a pas osé d’avoir de maîtresse de peur des moqueries. Champ lexical du regard meurtrier : l’œil”.

 

v9: “Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie” Reprend le thème de la solitude et du manque d’amour.

 

v10: “à passé” passé composé, soit un aspect accompli, insiste sur le fait qu’elle a passé et que c’est fini : il sait qu’il va mourir maintenant.

 

v11 : “Je vois” Montre que Cyrano est de plus en plus faible car son temps de parole diminue.

 

v12: “Je n’aimais qu’un seul être et je le perd deux fois !” Elle perd Cyrano lorsqu’elle entre au couvent, puis lorsqu’il meurt.

 

v13: “je ne peux faire attendre” destin irrévocable, thème classique de la tragédie.

 

v14 à 18: “Il est retombé assis, [...] Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.” Cyrano est entrain de mourir et rappelle à Roxanne qu’elle a aimé Christian et qu’elle doit continuer à porter son deuil et lui faire une petite place dans son cœur.

 

v22: “Elle vient” personnification de l’amour, resserrement tragique de temps, deux syllabes donc la mort arrive très rapidement.

 

v24: “puisqu’elle est en chemin” la mort est inévitable, thème classique de la tragédie.

 

Didascalie “épouvantés” : vocabulaire de l’horreur

 

v26: “cette Camarde” personnification de la mort, Cyrano pense encore à son nez au moment de mourir dans les bras de celle qu’il aime. La souffrance de son complexe fait partie de son identité.

 

v27, 28: se bat contre le destin mais il sait qu’il va perdre

 

v30 à 34: il nomme toutes les contre-valeur contre lesquels il sait battu.

 

II/ La poésie

 

v4: “Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…” grâce à ses mots (valeur performative du langage), Cyrano ne se sent plus laid devant Roxanne, il se sent aimé.

 

v10: “Grâce à vous une robe à passé dans ma vie” métonymie de la robe qui représente la femme, d’une façon poétique car complètement asexuée et aussi car la robe représente l’élégance, et son tissu a un côté sensuel.

 

v11: “lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches. Ton autre amie est là, qui vient te voir!” Montre que Le Bret connaît son ami et montre que la poésie pourrait prolonger la vie de Cyrano car toute sa vie il n’a été reconnu que pour son talent oratoire.

 

Didascalie: “Cyrano souriant à la lune” La lune est réellement l’amie de Cyrano car elle représente la poésie. Elle a aussi été le témoin dans la scène du balcon. La lune apparaît la nuit, qui cache la laideur de Cyrano.

 

v14: “le rayon de lune vient me prendre !” thème romantique, Cyrano veut présenter sa mort comme douce pour ne pas faire souffrir Roxanne, montre à quel point il l’aime.

 

v16: “Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres” personnification de la mort “le grand froid” et “mes vertèbres” représente l’importance de la droiture morale de Cyrano et donc la verticalité qu’il veut garder à tout pris et c’est pourquoi il demandera de s’adosser contre un verbe, vers 20-21 “Rien que l’arbre !” car il veut absolument mourir debout pour son honneur.

 

v22-23: “Je me sens déjà botté de marbre, Ganté de plomb” Cyrano parle de façon à garder son élégance. Les bottes représentent son statut militaire et les gants sa noblesse, symboles de son identité, que la mort ne lui prend pas mais le transforme. v25: “Je l'attendrai debout”, “il tire l’épée”

 

v36: honneur

 

v40: “le seuil bleu” parle du paradis d’une façon poétique”.

 

mort poétique, rythme haché, dernier mot prononcé est “panache” soit honneur, le fait qu’il se batte dans le vide avec son épée est épique. Dernier vers coupé en quatre, ce qui évoque que même si il n’a plus de souffle pour parler il y arrive comme même pour prononcer le mot honneur. C’est pour cela qu’il lutte pour son dernier souffle.

 


Pour bien comprendre le théâtre romantique je vous recommande de lire ce livre



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