Commentaire composé de l'incipit de Falaises d'Olivier Adam

Commentaire composé de l'incipit de Falaises d'Olivier Adam

Photo by Rob Bye on Unsplash
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Texte

Olivier Adam, Falaises (2005).

 

 [Dans ce roman autobiographique, Olivier Adam présente un personnage qui revient sur son passé traumatisant : la disparition d'êtres chers et en particulier la mort prématurée de sa mère qui s'est jetée du haut d'une falaise. Il s'agit du début du roman.]

 

  Ici la nuit est profonde et noire comme le monde. De l'autre côté des baies vitrées, séparée du dehors et des falaises, protégée du bruit de la mer et de la compagnie des oiseaux, Claire dort et qui sait où nous allons. Chloé est dans ses bras, paisible et légère contre sa poitrine. J'allume des bougies dans la nuit. Ma main plonge dans le plastique transparent, j'en sors de petits ronds d'aluminium remplis de cire blanche. Je craque une allumette. Il y a vingt ans que ma mère est morte. Vingt ans jour pour jour.
  Les falaises se découpent dans le tissu du ciel. Je contemple des fantômes, des corps chutant dans la lumière. Je me retourne et sur la vitre se reflètent mon visage usé, mes traits tirés prématurément vieillis. Claire ouvre un instant les yeux, Chloé fourre son pouce dans sa bouche, et se colle à son dos. J'allume une cigarette et le bout incandescent fait un rond, un point lumineux au milieu du noir et du blanc. Sur le balcon où je veille en surplomb de la plage, deux transats se font face. Je m'allonge sur l'un d'eux. Une couverture me protège du froid qui descend et s'amplifie. Mon regard se perd à l'ouest.
  J'ai trente et un ans et ma vie commence. Je n'ai pas d'enfance et, désormais, n'importe laquelle me conviendra. Ma mère est morte et tous les miens s'en sont allés. La vie m'a fait une table rase où Claire et moi nous nous asseyons, où Chloé s'est invitée, un sourire très doux au coin des lèvres.
  J'ai trente et un ans et ma vie commence ainsi, perdue dans la nuit maritime. Derrière moi, à peine plus concrètes que des ombres, moins denses qu'un peu de fumée, Claire et Chloé me regardent, la plus petite au creux de la plus grande, toutes deux figées dans le silence de la chambre d'hôtel. Claire me sourit puis se rendort, et leurs respirations se confondent.
  Ici la nuit est profonde et noire de monde. Ma mère marche sur la lande, comme une fée somnambule. Antoine et Nicolas, Lorette et les autres dansent autour des flammes, les yeux clos et le visage tendu vers le ciel. Léa se tient tout au bord, sur la pointe des pieds comme sur un fil, à deux doigts du vide, funambule, équilibriste.


Pour approfondir vos connaissances sur la poétique du personnage de roman je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment dans ce roman, à travers une vision poétique de la mort, Olivier Adam fait de son personnage principal un anti-héros (dans le but de mieux toucher le lecteur et de faciliter l’identification au personnage, comme si l’anti-héros devenait un héros du quotidien qui nous ressemble). On aurait aussi pu dire : poésie et tragique dans le roman.

 

 

 

I/ L’angoisse du personnage principal (tragique : l’angoisse et le poids du destin)

 

Claire dort et qui sait où nous allons.” Inquiétude du personnage qui se sent perdu dans sa vie.

 

Chloé est dans ses bras, paisible et légère contre sa poitrine.” “Claire ouvre un instant les yeux, Chloé fourre son pouce dans sa bouche, et se colle à son dos.” “Claire me sourit puis se rendort, et leurs respirations se confondent.” Opposition avec l’angoisse du personnage principal. Car Chloé est une enfant, et n’a pas encore connu la mort.

 

Je me retourne et sur la vitre se reflètent mon visage usé, mes traits tirés prématurément vieillis.” Le personnage a vieilli car il a trop pleuré la mort de sa mère.

 

Sur le balcon où je veille en surplomb de la plage, deux transats se font face.” Les transats correspondent à la vie et la mort qui se font face, le personnage voit des oppositions partout depuis la mort de sa mère.

 

“Je m'allonge sur l'un d'eux.” Il choisit entre la vie et la mort mais sans le préciser au lecteur, il choisit aussi le repos pour arrêter de penser à la mort de sa mère.

 

J'ai trente et un ans et ma vie commence. Je n'ai pas d'enfance et, désormais, n'importe laquelle me conviendra.” Dès ses onze ans, le personnage est devenu un adulte. Il n’a donc pas eu d’enfance et n’a pas vécu durant les vingt ans qui ont suivi. C’est seulement à la naissance de sa fille que sa vie reprend après une pause où il se trouvait comme dans un coma.

 

“Ma mère est morte et tous les miens s'en sont allés.” Avant d’avoir sa fille et sa femme, le personnage était seul.

 

“La vie m'a fait une table rase où Claire et moi nous nous asseyons, où Chloé s'est invitée, un sourire très doux au coin des lèvres.” Métaphore filée de la table de café, endroit de détente. Le bébé est arrivé par surprise pour égayer la vie de son père. C’est le seul moment où la douceur est explicitement évoquée.

 

“J'ai trente et un ans et ma vie commence ainsi, perdue dans la nuit maritime.” Anaphore insistant sur le fait que sa vie commence seulement maintenant. La nuit c’est sans fin comme la mer donc cela vient renforcer l’idée que le personnage flotte dans un infini qui ne le sécurise pas.

 

II/ L’omniprésence poétique de la mort (poésie qui crée un monde différent)

 

Ici la nuit est profonde et noire comme le monde.” “profonde” “noire” correspond à une image de la mort dont on ne sort pas. Le monde correspond à la mort. “Ici la nuit est profonde et noire de monde.” Anaphore pour insister sur la profondeur de la mort d’où l’on ne revient pas. Il nous dit que la mort est “noire de monde” car bien qu’il soit sur une plage déserte, au milieu de la nuit il est rejoint par tous les fantômes des personnes qui l’ont quitté. “Antoine et Nicolas, Lorette et les autres dansent autour des flammes, les yeux clos et le visage tendu vers le ciel.”

 

“De l'autre côté des baies vitrées, séparée du dehors et des falaises, protégée du bruit de la mer et de la compagnie des oiseaux,” Le monde est coupé en deux. On ne sait pas si c’est l’auteur est du côté des vivants ou des morts. Les oiseaux sont comme des âmes errantes. “J'allume une cigarette et le bout incandescent fait un rond, un point lumineux au milieu du noir et du blanc.” Le personnage est perdu, comme sa mère est perdue dans les limbes parce que c’est une suicidée et donc elle n’a pas accompli sa mission sur terre et de ce fait elle est coincée entre le monde des vivants et le monde des morts, comme le personnage principal qui n’arrive pas à trouver son chemin dans l’existence. “Ma mère marche sur la lande, comme une fée somnambule.”

 

“J'allume des bougies dans la nuit. Ma main plonge dans le plastique transparent, j'en sors de petits ronds d'aluminium remplis de cire blanche. Je craque une allumette. Il y a vingt ans que ma mère est morte. Vingt ans jour pour jour.” Le personnage principal allume des bougies qu’on pourrait considérer comme des cierges. L’action est tellement détaillée qu’on a l’impression d’accompagner le lecteur dans ses gestes. Les bougies devraient être des bougies d’anniversaire car la mère du personnage est morte il y a vingt ans jour pour jour. C’est un anniversaire morbide.

 

“Les falaises se découpent dans le tissu du ciel. Je contemple des fantômes, des corps chutant dans la lumière.” Champ lexical de la mort: “fantômes”, “corps”, “lumière”. Les fantômes chutant dans la lumière symbolisent la mère du personnage qu’il imagine chutant de la falaise.

 

“Une couverture me protège du froid qui descend et s'amplifie.” La couverture correspond à la femme et la vie du personnage qui le protège de la mort, symbolisée par le froid qui “descend” du ciel et qui “s’amplifie” donc qui étend son empire. Claire et Chloé sont les seules personnes qui le rattachent à la vie.

 

“Mon regard se perd à l'ouest.” “l’ouest” correspond à l’Océan Atlantique. L’eau représente les émotions. L’océan représente l’infini. Donc le personnage est au bord de la noyade émotionnelle. On a peur qu’il ne revienne plus du côté des vivants.

 

“Derrière moi, à peine plus concrètes que des ombres, moins denses qu'un peu de fumée, Claire et Chloé me regardent, la plus petite au creux de la plus grande, toutes deux figées dans le silence de la chambre d'hôtel.” Champ lexical des fantômes comme si la mort qui est sur lui devenait contagieuse. D’où le fait que tout ce qu’il touche devienne transparent et silencieux.

 

“Léa se tient tout au bord, sur la pointe des pieds comme sur un fil, à deux doigts du vide, funambule, équilibriste.” Le personnage rejoue dans ses souvenirs la scène de la mort de sa mère (il est possible que Léa soit sa mère).


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