Commentaire composé de Montaigne, Les Essais livre III, chapitre IX “Sur la vanité”

Commentaire composé de Montaigne, Les Essais livre III, chapitre IX “Sur la vanité”

Photo by C Rayban on Unsplash
Photo by C Rayban on Unsplash

Texte

J'ai la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu'homme du monde. La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre: bouilli ou rôti: beurre ou huile de noix ou d'olive: chaud ou froid, tout m'est un: et si un, que vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté et aurais besoin que la délicatesse et le choix arrêtât l'indiscrétion de mon appétit et parfois soulageât mon estomac. Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers.

 

J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.

 

Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu'un honnête homme c'est un homme mêlé.

 

Montaigne, Les Essais livre III, chapitre IX “Sur la vanité”

 


Si vous étudiez Les Essais de Montaigne en œuvre intégrale je vous recommande de lire ce livre pour éviter de faire des contre-sens !


Commentaire composé

Comment Montaigne fait-il de cet extrait sur le voyage une réflexion sur l'altérité.

 

Au XVI e siècle apparaît un nouveau mouvement littéraire: l’humanisme qui va révolutionner les pensées européennes jusqu’alors obscures du Moyen Age. Dans un contexte géopolitique troublé par les Guerres de Religion, l’Humanisme se fonde sur la tolérance de la diversité et la condamnation de l’ignorance en partie grâce à  l’invention de l’imprimerie  en 1454 et aux grandes découvertes. C’est ainsi dans cet extrait des Essais que Montaigne décide d'écrire sur l’art du voyage. Nous allons nous interroger comment Montaigne fait-il de cet extrait une réflexion sur l'altérité.  Dans un premier temps nous opposerons les différentes manières de voyager pour ensuite analyser l'éloge de Montaigne face au blâme des autres pour enfin terminer sur l'aspect d’une invitation au voyage pour découvrir la diversité.

 

Premièrement, Montaigne dans cet extrait fait une opposition sur les différentes manières de voyager. Il oppose ses propres conduites face à celles de ses compatriotes. D’abord il témoigne de sa propre expérience personnelle. Comme indiqué à la ligne 5, Montaigne part en voyage sans itinéraire précis “Je ne traçai à l’avance aucune ligne déterminée”. De plus il indique qu’il est un voyageur qui prône la tolérance puisqu'à la différence de ses compatriotes, il est prêt à déguster les différents plats des lieux où il voyage, ce qui peut être justifié par le champ lexical de gastronomie dans  l'énumération présente de la ligne  14 à 20. Celle- ci montre la volonté de connaître la gastronomie autre que celle de son pays puisqu’il est prêt à goûter de nouvelles variétés culinaires.

De plus, nous pouvons remarquer un contraste entre la façon de voyager de Montaigne et celle de ses contemporains : Montaigne souligne qu’il voyage purement par plaisir  et sans itinéraire précis. Nous pouvons citer  “S’il ne fait pas beau à droite, je prend a gauche” et “ En faisant ainsi, je ne vois rien qui ne soit aussi agréable”. Par contre le narrateur est honteux du mode de voyage de ses concitoyens comme nous le voyons à la ligne 23, puisqu’ils se sentent déracinés lorsqu’ils quittent leur paroisse.

Ainsi, Montaigne oppose-t-il les différentes manières de voyager et démontre-t-il l'intolérance de ses compatriotes.

 

Deuxièmement, Montaigne élabore un éloge et blâme la façon de faire des autres.  Il effectue un autoportrait valorisant. Il commence son argumentation par le pronom personnel “moi” pour accentuer qu’il parle de ses propres pratiques et qui constitue un élément autobiographique. D’ailleurs,  il présente son aspect physique comme étant adaptable à toutes les nouveautés que peut induire son voyage  comme le montre la citation de la ligne 12 “J’ai une constitution physique qui se plie à tout”. De plus il se présente comme une personne tolérante  à la fois gourmande et enthousiaste concernant les nouvelles rencontres avec des étrangers “ [...] Je  me suis toujours précipité vers les tables les plus garnies d'étrangers”.

Néanmoins, il contraste son auto-portrait valorisant en effectuant une satire de ses concitoyens. En effet, il les caractérise comme intolérants et xénophobes : “Ils restent attachés à leur façon [de vivre] et abominent celles des étrangers”. En outre, il utilise l’ironie pour suggérer que les personnes les moins cultivées critiquent les moeurs étrangères, comme dans la phrase : “Et encore ce sont les plus intelligents qui les ont remarquées, pour en médire”. Pour soutenir son argumentation sur l’ignorance de ses concitoyens, il cite comme exemple à la ligne 26, les Français en Hongrie qui sont isolés des populations hongroises  et jugent les moeurs qu’il ne connaissent pas.  De même il s’attaque aux courtisans de la cour du Roi qui juge les étrangers comme les population du Nouveau Monde et qu’il caractérise comme ignorants malgré leur jeunesse puisque leur seul domaine d’expertise sont les rumeurs.    

C’est ainsi que Montaigne se pose en exemple de voyageur tolérant et dénonce l'intolérance qu’il juge profondément.

 

Pour finir,   Montaigne effectue une véritable invitation au voyage dans le but de découvrir les étrangers c’est-à-dire l’autre. Il effectue une critique à portée universelle notamment en posant des questions rhétoriques comme “pourquoi ne seraient-elle pas barbares puisqu’elles ne sont pas françaises”. Montaigne témoigne ici de sa culture humaniste gréco-romaine à travers cette question car l'étymologie du mot barbare signifiait chez les Grecs anciens que des personnes étrangères ne parlant pas le grec étaient des “barbares”. Il dénonce aussi les comportements des voyageurs qui se renferment par peur de la contagion lors de leurs voyages.

De plus, Montaigne effectue une exhortation à découvrir la différence. En effet, il élabore sa philosophie de promouvoir la tolérance, en expliquant qu’il voyage pour  multiplier les contacts avec des étrangers et non pas pour chercher la diaspora française comme le montre la citation de la ligne 44 “ je voyage [...] non pour chercher des Gascons en Sicile [...]; je cherche plutot des Grecs et des Persans : c’est ceux-là que j’aborde et j’observe”.

De ce fait, Montaigne effectue une invitation au voyage et appelle à la connaissance de l’autre.

 

Pour conclure, à travers cet extrait  Montaigne promeut  l’un des principes des humanistes : la  tolérance et invite les voyageurs à accepter la diversité des moeurs. En effet, il qualifie le voyage comme une expérience humaniste et intime, de l’auto-découverte et comme un moyen d’ouverture vers le monde.  D’ailleurs Montaigne lui-même reconnaîtra les propres raisons de ses voyages : “Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis mais non pas ce que je cherche”.     

 


Autre problématique possible :

 

Comment Montaigne préfigure-t-il les idées des lumières à travers une critique des mauvais voyageurs ?

 

Montaigne est un écrivain du XVI siècle, il est majoritairement connu pour ses Essais. Il y porte des réflexions sur de nombreux sujets, notamment les auteurs Européens. Il a beaucoup voyagé durant sa vie par curiosité, notamment en Europe. Durant ses voyages il découvre le monde Européen et les coutumes de ces peuples. Dans ses essais, il porte des réflexions philosophiques qui prédisent les lumières. Il connaissait déjà l’idéal de l’honnête homme.  Nous allons étudier un extrait du troisième livre, appartenant au neuvième chapitre. Cet essai porte sur la vanité.

 

Comment Montaigne illustre-t-il les principes de l’honnête homme à travers une critique des mauvais voyageurs?

 

D’abord nous analyserons les éléments de cet essai qui font de Montaigne un précurseur des lumières. Puis nous analyserons la critique qu’il porte aux courtisans Français avec un regard satirique. 

 

Dès le début de l’essai, il dit avoir “la complexion du corps libre”, il veut être libre, il soutient les principes de l’honnête homme : il doit pouvoir se mouvoir à sa guise pour accumuler des connaissances. Il adore le monde pour sa variété : il aime voyager pour découvrir de nouvelles personnes et de nouvelles cultures. Il veut apprendre un maximum de connaissances pour se rapprocher de l’honnête homme. Il est tellement curieux que ca lui permet de soulager son estomac. A partir de la ligne 18, Montaigne souhaite démocratiser le voyage à l'étranger. Pour lui tout homme doit partir à l’étranger sans craintes pour s’instruire. Il s’est lui même “jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers” il suit donc cette idée : celle de rencontrer des gens pouvant lui apporter des connaissances qui lui seront nouvelles. Pour cela il critique les courtisans Français qui ont peur de l’étranger. Ligne 21 il décrit les courtisans comme des hommes :”nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié.” Or Montaigne souhaite l’égalité des hommes, pour lui personne ne doit être supérieur. Enfin pour conclure cet extrait, il évoque explicitement son idéal, celui de l’honnête homme: “On dit bien vrai qu'un honnête homme c'est un homme mêlé.” Il défend ici le fait que l’honnête homme n’a pas peur de se plonger au cœur du monde, de le voire sous tous ses aspects. Or de nombreux courtisans français restent en marge de cette société. Montaigne va donc les critiquer de manière explicite et directe.

 

Le texte est également polémique : il critique les Français. Montaigne à honte d’avoir dans son peuple des gens qui ne respectent pas les coutumes étrangères: “j'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs:”. Il veut que chaque Français soit ouvert vers l’étranger. Les Français qui voyagent à son époque ont deux statuts, soit ils critiquent les mœurs étrangères, soit ils ont peur de l’étranger. Les premiers décrivent les mœurs étrangères de ” barbares”. Ce mot est hautement ironique puisqu’il amplifie la critique des Français, tous ne pensent pas que les étrangers sont des barbares. Montaigne accentue sa critique pour faire rire le lecteur et ainsi mieux faire passer son message. Les autres ont peur de l’étranger : ils sont décrits comme des voyageurs :”se défendant de la contagion d'un air inconnu.” Là aussi l’ironie est présente, les Français croient que l’air extérieur à l’air français est contagieux. Comme si cet air contient une maladie. Ils voyagent donc couverts et entre eux pour limiter les contagions. La critique des Français est  satirique : Montaigne fait rire le lecteur pour critiquer son peuple et notamment les courtisans. l20 : “ j’ai parfois aperçu en aucun de nos jeunes courtisans” : Montaigne se lamente sur le futur de son pays qui ne va pas s’instruire à l’étranger. Il veut que ces personnes partent à l’étranger au lieu d’apprendre uniquement les mœurs françaises en attendant leur place à la cour. Enfin selon Montaigne ils ne méritent pas leur poste :”L22 “ Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour”.

 

Conclusion

 

A travers ce texte polémique, Montaigne illustres les principales valeurs de l’honnête homme. Il critique avec humour le peuple français qui a peur de l’étranger. On peut rapprocher Montaigne de nombreux philosophes des lumières. Notamment Voltaire qui va à travers le personnage de Candide montrer que l’on découvre le monde en le parcourant et non pas en écoutant un savant.


Écrire commentaire

Commentaires : 0