Commentaire composé de Flaubert, Madame Bovary, Le bal à Vaubyessard

Commentaire composé de Flaubert, Madame Bovary, Le bal à Vaubyessard

Photo by photo-nic.co.uk nic on Unsplash
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Texte

Flaubert, Madame Bovary, Le bal à Vaubyessard

 

 

 

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.

 

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

 

 

 

À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.

 

 

 

L’air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.

 

Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait.

 

- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser mon éventail, qui est derrière ce canapé !

 

Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvement d'étendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant l'éventail, l'offrit à la dame, respectueusement ; elle le remercia d'un signe de tête et se mit à respirer son bouquet.

 

Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s'en aller. En écartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la lumière de leurs lanternes. Les banquettes s'éclaircirent ; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte."

 

 

 

Flaubert publie Madame Bovary en 1857, il passera 5 ans à l’écrire. Dans  cet extrait, Charles et Emma sont invités à un bal. Celle-ci se met à rêvasser et croit accéder au monde dont elle a toujours rêvé. Nous verrons, en quoi cette scène de bal constitue un miroir inversé de la scène du mariage. Pour cela, nous montrerons en quoi est-ce que c’est un monde parfait et fascinant pour Emma puis, comment Flaubert se moque avec ironie de celle-ci.

 


Si vous étudiez Madame Bovary de Flaubert en œuvre intégrale je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

En quoi cette scène de bal constitue un miroir inversé de la scène du mariage ?

 

 

 

 

 

I - La mise en scène d’un monde parfait et fascinant pour Emma

 

 

 

“Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.” : Emma se focalise sur le rang social plus que sur la personne

 

 

 

“Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines.” : Tout est mieux, les pommades qui graissaient les cheveux des invités sont ici “plus fines” que celles des convives de son mariage.

 

 

 

Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus” : L’élégance est importante pour Emma, les invités le sont tous comparés à Charles qui ne le sera jamais.

 

 

 

“Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes.” : Quelque soit l'âge, ils sont tous parfaits. En vieillissant, ils sont toujours beaux et même quand ils sont jeunes, ils ont quand même du charme.   

 

 

 

“Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.” :  Ils ont une vie de plaisir qu’envie Emma

 

 

 

“À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune.”  : Ils sont cultivés, ils voyagent. Italie : romantique, endroit des amoureux.

 

 

 

“Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas” : Elle ne comprend rien et pense que c’est intelligent.

 

 

 

Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue” : Elle pense qu’elle est faite pour ce monde là et elle est dans le déni par rapport à la réalité de sa situation sociale de la même façon qu’elle finira par oublier qu’elle est mariée et se montrera en public avec ses amants.  

 

 

 

“Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle.” : Pour Emma c’est le summum de la relation amoureuse romantique qu’elle rêve d’avoir

 

 

 

“Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la Trafalgar [...]” : Plats sophistiqués, mets chèrs par opposition aux plats simples du mariage d’Emma.

 

 

 

les voitures, les unes après les autres, commencèrent à s'en aller.” : Ici se sont des voitures et non des charrettes comme pour les paysans. Les invités s’en vont, comme le rêve d’Emma qui s’envole.

 

 

 

 

II - Satire et ironie du narrateur

 

 

 

“le teint de la richesse” : ironie, ils ont le teint blanc parce qu’ils ne travaillent pas à l’extérieur contrairement aux paysans qui ont le teint mat à cause du soleil.

 

 

 

“le Colisée au clair de lune” : Flaubert se moque des romantiques

 

 

 

“On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.” : L’auteur se moque des riches qui s’attribue les victoires et pensent que tout leur est dû.

 

 

 

“Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient” : Les nobles cassent les vitres au lieu d’ouvrir les fenêtres : ils ont l’argent pour les remplacer de toute façon.

 

Les paysans sont le reflet d’elle-même : c’est elle la paysanne, pas à sa place, qui regarde avec envie les invités du bal.

 

 

 

“Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.” : Le carreau a brisé le rêve d’Emma, elle retourne là d'où elle vient vraiment.

 

 

 

Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue” : Emma nie son identité, elle refuse la réalité. Flaubert a un regard critique sur son personnage qui ne sait pas rester à sa place.

 

 

 

“Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.” : Attitude érotique d’Emma, celle-ci a un côté grossier, l’auteur se moque de son extase juste pour une glace.

 

 

 

 “Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte” : Charles  dort et ne verra jamais l’effet que produit tout cela sur Emma, et tout au long de l’histoire il ne verra rien, il restera “endormi” jusqu’à la révélation finale de la trahison d’Emma.

 

 

 

 

Conclusion :

 

Ainsi, on constate qu’à travers  la rêverie d’Emma, Flaubert parvient à se moquer de l’aristocratie mais aussi de la jeune femme. Celle-ci ne parviendra jamais  à atteindre ce monde et on entrevoit déjà ses futures déceptions. Ici, Emma s’enferme dans le rêve et refuse la réalité. C’est le commencement du bovarysme.

 

 


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