Commentaire composé de Jean Cocteau, La Machine infernale, Acte I

Commentaire composé de Jean Cocteau, La Machine infernale, Acte I

Photo by Won Young Park on Unsplash
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Texte

Jean Cocteau, La Machine infernale, Acte I

 

 

 

(La voix de JOCASTE, en bas des escaliers. Elle a un accent très fort : cet accent international des royalties.)

 

Encore un escalier ! Je déteste les escaliers ! Pourquoi tous ces escaliers ? On n'y voit rien ! Où sommes-nous ?

 

(La voix de TIRÉSIAS)

 

Mais, madame, vous savez ce que je pense de cette escapade, et que ce n'est pas moi...

 

(La voix de JOCASTE)

 

Taisez-vous, Zizi. Vous n'ouvrez la bouche que pour dire des sottises. Voilà bien le moment de faire la morale.

 

(La voix de TIRÉSIAS)

 

Il fallait prendre un autre guide. Je suis presque aveugle.

 

(La voix de JOCASTE)

 

À quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours.

 

TIRÉSIAS :

 

Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un œil intérieur, d'un œil qui rend d'autres services que de compter les marches des escaliers !

 

JOCASTE :

 

Le voilà vexé avec son œil ! Là ! là ! On vous aime, Zizi ; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, Zizi, il le fallait !

 

TIRÉSIAS :madame...

 

JOCASTE :

 

Ne soyez pas têtu. Je ne me doutais pas qu'il y avait ces maudites marches. Je vais monter à reculons. Vous me retiendrez. N'ayez pas peur. C'est moi qui vous dirige. Mais si je regardais les marches, je tomberais. Prenez-moi les mains. En route !

 

(Ils apparaissent.)

 

Là... là... là... quatre, cinq, six, sept...

 

(Jocaste arrive sur la plate-forme et se dirige vers la gauche. Tirésias marche sur le bout de son écharpe. Elle pousse un cri.)

 

TIRÉSIAS :

 

Qu'avez-vous ?

 

JOCASTE :

 

C'est votre pied, Zizi ! Vous marchez sur mon écharpe.

 

TIRÉSIAS :

 

Pardonnez-moi...

 

JOCASTE :

 

Encore, il se vexe ! Mais ce n'est pas contre toi que j'en ai... C'est contre cette écharpe ! Je suis entourée d'objets qui me détestent ! Tout le jour cette écharpe m'étrangle. Une fois, elle s'accroche aux branches, une autre fois, c'est le moyeu d'un char où elle s'enroule, une autre fois tu marches dessus. C'est un fait exprès. Et je la crains, je n'ose pas m'en séparer. C'est affreux ! C'est affreux ! Elle me tuera.

 

TIRÉSIAS :

 

Voyez dans quel état sont vos nerfs.

 

JOCASTE :

 

Et à quoi sert ton troisième œil, je demande ? As-tu trouvé le Sphinx ? As-tu trouvé les assassins de Laïus ? As-tu calmé le peuple ? On met des gardes à ma porte et on me laisse avec des objets qui me détestent, qui veulent ma mort !

 

TIRÉSIAS :

 

Sur un simple racontar...

 

JOCASTE :

 

Je sens les choses. Je sens les choses mieux que vous tous ! (Elle montre son ventre.) Je les sens là ! A-t-on fait tout ce qu'on a pu pour découvrir les assassins de Laïus ?

 

TIRÉSIAS :

 

Madame sait bien que le Sphinx rendait les recherches impossibles.

 

JOCASTE :

 

Eh bien, moi, je me moque de vos entrailles de poulets... Je sens, là... que Laïus souffre et qu'il veut se plaindre. J'ai décidé de tirer cette histoire au clair, et d'entendre moi-même ce jeune garde ; et je l'entendrai. Je suis votre reine, Tirésias, ne l'oubliez pas.

 

TIRÉSIAS :

 

Ma petite brebis, il faut comprendre un pauvre aveugle qui t'adore, qui veille sur toi et qui voudrait que tu dormes dans ta chambre au lieu de courir après une ombre, une nuit d'orage, sur les remparts.

 

JOCASTE (mystérieuse) :

 

Je ne dors pas.

 

TIRÉSIAS :

 

Vous ne dormez pas ?

 

JOCASTE :

 

Non, Zizi, je ne dors pas. Le Sphinx, le meurtre de Laïus, m'ont mis les nerfs à bout. Tu avais raison de me le dire. Je ne dors plus et c'est mieux, car, si je m'endors une minute, je fais un rêve, un seul et je reste malade toute la journée.

 

TIRÉSIAS :

 

N'est-ce pas mon métier de déchiffrer les rêves ?...

 

JOCASTE :

 

L'endroit du rêve ressemble un peu à cette plate-forme ; alors je te le raconte. Je suis debout, la nuit ; je berce une espèce de nourrisson. Tout à coup, ce nourrisson devient une pâte gluante qui me coule entre les doigts. Je pousse un hurlement et j'essaie de lancer cette pâte ; mais... oh ! Zizi... Si tu savais, c'est immonde... Cette chose, cette pâte reste reliée à moi et quand je me crois libre, la pâte revient à toute vitesse et gifle ma figure. Et cette pâte est vivante. Elle a une espèce de bouche qui se colle sur ma bouche. Et elle se glisse partout : elle cherche mon ventre, mes cuisses. Quelle horreur !

 

TIRÉSIAS :

 

Calmez-vous.

 

JOCASTE :

 

Je ne veux plus dormir, Zizi... Je ne veux plus dormir. Ecoute la musique. Où est-ce ? Ils ne dorment pas non plus. Ils ont de la chance avec cette musique. Ils ont peur, Zizi... Ils ont raison. Ils doivent rêver des choses épouvantables et ils ne veulent pas dormir. Et au fait, pourquoi cette musique ? Pourquoi permet-on cette musique ? Est-ce que j'ai de la musique pour m'empêcher de dormir ? Je ne savais pas que ces boîtes restaient ouvertes toute la nuit. Pourquoi ce scandale, Zizi ? Il faut que Créon donne des ordres ! Il faut empêcher cette musique ! Il faut que ce scandale cesse immédiatement.

 

TIRÉSIAS :

 

Madame, je vous conjure de vous calmer et de vous en retourner. Ce manque de sommeil vous met hors de vous. Nous avons autorisé les musiques afin que le peuple ne se démoralise pas, pour soutenir le moral. Il y aurait des crimes... et pire, si on ne dansait pas dans le quartier populaire.

 

JOCASTE :

 

Est-ce que je danse, moi ?

 

TIRÉSIAS :

 

Ce n'est pas pareil. Vous portez le deuil de Laïus.

 

JOCASTE

 

Et tous sont en deuil, Zizi. Tous ! Tous ! Tous ! et ils dansent, et je ne danse pas. C'est trop injuste...

 


Si vous étudiez La Machine infernale de Cocteau en œuvre intégrale je vous recommande de lire ce livre


Pour bien comprendre le tragique je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Qu’est-ce qui fait l’originalité de cette scène de tragédie ?

 

 

 

I- Une réécriture de la tragédie antique

 

 

 

Répétition d’escalier : “ Encore un escalier ! Je déteste les escaliers ! Pourquoi tous ces escaliers ?” - Les escalier sont pour Jocaste la cause de sa futur mort, ils sont représentés comme son assassin.

 

personnification de l’écharpe :  Mais ce n'est pas contre toi que j'en ai... C'est contre cette écharpe ! Je suis entourée d'objets qui me détestent ! Tout le jour cette écharpe m'étrangle. Une fois, elle s'accroche aux branches, une autre fois, c'est le moyeu d'un char où elle s'enroule, une autre fois tu marches dessus. C'est un fait exprès. Et je la crains, je n'ose pas m'en séparer. C'est affreux ! C'est affreux ! Elle me tuera. Cette écharpe fait référence à la malédiction prédite par les oracles, elle essaye de s’en débarrasser en abandonnant son fils mais elle revient, et elle sera toujours là; Oedipe devra tuer son père et épouser sa mère.  L’écharpe peut être représentée telle la corde au cou, elle est prisonnière de son destin.

 

 

 

Il fallait prendre un autre guide. Je suis presque aveugle. : Cet oxymore nous montre la fatalité de cette pièce, ils ne pourront pas s’en sortir.

 

 

 

Et à quoi sert ton troisième œil, je demande ? As-tu trouvé le Sphinx ? As-tu trouvé les assassins de Laïus ? As-tu calmé le peuple ? On met des gardes à ma porte et on me laisse avec des objets qui me détestent, qui veulent ma mort ! : De nombreuses questions rhétoriques sont à suivre, mais elles n’ont pas de réponse ce qui accentue la fatalité.

 

 

 

Je sens les choses. Je sens les choses mieux que vous tous ! (Elle montre son ventre.) Je les sens là ! A-t-on fait tout ce qu'on a pu pour découvrir les assassins de Laïus ? : elle ressent les choses car tout ses problèmes à venir vont être causés par la naissance de son fils.

 

 

 

Madame sait bien que le Sphinx rendait les recherches impossibles. : la fatalité est encore présente car les dieux sont présent.

 

 

 

Je ne dors pas.

 

TIRÉSIAS :

 

Vous ne dormez pas ?

 

JOCASTE :

 

Non, Zizi, je ne dors pas. Le Sphinx, le meurtre de Laïus, m'ont mis les nerfs à bout. Tu avais raison de me le dire. Je ne dors plus et c'est mieux, car, si je m'endors une minute, je fais un rêve, un seul et je reste malade toute la journée.  : la nuit représente aussi la fatalité car même pendant son sommeil, elle rêve de l’oracle.

 

 

 

L'endroit du rêve ressemble un peu à cette plate-forme ; alors je te le raconte. Je suis debout, la nuit ; je berce une espèce de nourrisson. Tout à coup, ce nourrisson devient une pâte gluante qui me coule entre les doigts. Je pousse un hurlement et j'essaie de lancer cette pâte ; mais... oh ! Zizi... Si tu savais, c'est immonde... Cette chose, cette pâte reste reliée à moi et quand je me crois libre, la pâte revient à toute vitesse et gifle ma figure. Et cette pâte est vivante. Elle a une espèce de bouche qui se colle sur ma bouche. Et elle se glisse partout : elle cherche mon ventre, mes cuisses. Quelle horreur : Son fils est personnifié tel un monstre, qui ne la lâchera jamais, son rêve traduit également l’inceste.  

 

 

 

Je ne veux plus dormir, Zizi... Je ne veux plus dormir. Ecoute la musique. Où est-ce ? Ils ne dorment pas non plus. Ils ont de la chance avec cette musique. Ils ont peur, Zizi... Ils ont raison. Ils doivent rêver des choses épouvantables et ils ne veulent pas dormir. Et au fait, pourquoi cette musique ? Pourquoi permet-on cette musique ? Est-ce que j'ai de la musique pour m'empêcher de dormir ? Je ne savais pas que ces boîtes restaient ouvertes toute la nuit. Pourquoi ce scandale, Zizi ? Il faut que Créon donne des ordres ! Il faut empêcher cette musique ! Il faut que ce scandale cesse immédiatement. : elle cherche un échappatoire, mais les Dieu la rattrape.  

 

 

 

 

II- Le registre comique qui renforce le tragique

 

 

 

Elle a un accent très fort : cet accent international des royalties : les personnages sont désacralisés, il parle avec un accent qui les ridiculise.

 

 

 

Mais, madame, vous savez ce que je pense de cette escapade, et que ce n'est pas moi… : Tirésias se plaint toujours, mais personne ne l’écoute.

 

 

 

Taisez-vous, Zizi. Vous n'ouvrez la bouche que pour dire des sottises. Voilà bien le moment de faire la morale. : le temps de parole n’est pas respecté, Jocaste coupe sans arrêt la parole a Tiresias;

 

 

 

Il fallait prendre un autre guide. Je suis presque aveugle. : Cet oxymore fait sourire car Tiresias doit aider Jocaste, la guider  mais il ne voit rien ce qui est paradoxal. Tiresias voudrait guider Jocaste sur le plan spirituel mais elle l’en empêche en lui coupant sans cesse la parole et en lui demandant de la guider dans le monde matériel ce qui n’est pas son rôle.

 

 

 

À quoi sert d'être devin, je demande ! Vous ne savez même pas où se trouvent les escaliers. Je vais me casser une jambe ! Ce sera votre faute, Zizi, votre faute, comme toujours. : Tiresias est incapable de trouver une solution au problème de Jocaste. De plus, les personnages se donnent des surnoms comiques ce qui est en contradiction avec leur statut. De plus on assiste à une scène de dispute, ils se font énormément de reproches sans  s’écouter. Il y a aussi une exagération de la part de Jocaste.

 

 

 

Mes yeux de chair s'éteignent au bénéfice d'un œil intérieur, d'un œil qui rend d'autres services que de compter les marches des escaliers ! : Tirésias contraste avec Jocaste car lui reste sage et sensé même s’il est impuissant, alors Jocaste devient folle.

 

 

 

Le voilà vexé avec son œil ! Là ! là ! On vous aime, Zizi ; mais les escaliers me rendent folle. Il fallait venir, Zizi, il le fallait ! : Jocaste ne respecte pas Tiresias, elle lui donne des ordres, elle lui donne un surnom humiliant.

 

 

 

:madame...

 

JOCASTE :

 

Ne soyez pas têtu. Je ne me doutais pas qu'il y avait ces maudites marches. Je vais monter à reculons. Vous me retiendrez. N'ayez pas peur. C'est moi qui vous dirige. Mais si je regardais les marches, je tomberais. Prenez-moi les mains. En route !  : Encore une fois elle lui coupe la parole, elle lui demande de l’aide mais ne l’écoute pas parler.

 

 

 

Qu'avez-vous ?

 

JOCASTE :

 

C'est votre pied, Zizi ! Vous marchez sur mon écharpe.

 

TIRÉSIAS :

 

Pardonnez-moi...

 

JOCASTE :

 

Encore, il se vexe !  : il fait attention à elle et en échange elle continue à l’humilier.

 

 

 

Ma petite brebis, il faut comprendre un pauvre aveugle qui t'adore, qui veille sur toi et qui voudrait que tu dormes dans ta chambre au lieu de courir après une ombre, une nuit d'orage, sur les remparts. : un autre  surnom est donné, malgré leur statut, Tirésias exprime son agacement. La brebis est un animal stupide, qui doit suivre les autres comme elle qui est condamné à subir son destin.

 

 

 

Je ne veux plus dormir, Zizi... Je ne veux plus dormir. Ecoute la musique. Où est-ce ? Ils ne dorment pas non plus. Ils ont de la chance avec cette musique. Ils ont peur, Zizi... Ils ont raison. Ils doivent rêver des choses épouvantables et ils ne veulent pas dormir. Et au fait, pourquoi cette musique ? Pourquoi permet-on cette musique ? Est-ce que j'ai de la musique pour m'empêcher de dormir ? Je ne savais pas que ces boîtes restaient ouvertes toute la nuit. Pourquoi ce scandale, Zizi ? Il faut que Créon donne des ordres ! Il faut empêcher cette musique ! Il faut que ce scandale cesse immédiatement. Elle passe d’un sujet horrible, à une discussion sur la musique qui est trop forte, il n’y a aucun rapport elle veut juste penser à autre chose.

 

 

 

TIRÉSIAS :

 

Madame, je vous conjure de vous calmer et de vous en retourner. Ce manque de sommeil vous met hors de vous. Nous avons autorisé les musiques afin que le peuple ne se démoralise pas, pour soutenir le moral. Il y aurait des crimes... et pire, si on ne dansait pas dans le quartier populaire.

 

JOCASTE :

 

Est-ce que je danse, moi ?

 

TIRÉSIAS :

 

Ce n'est pas pareil. Vous portez le deuil de Laïus.

 

JOCASTE

 

Et tous sont en deuil, Zizi. Tous ! Tous ! Tous ! et ils dansent, et je ne danse pas. C'est trop injuste...

 

 

 

Leur dispute continue, elle continue de l'humilier, et de faire des reproches comme s’il ne s’était rien passé.

 


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