Commentaire composé de Molière, Dom Juan, acte II, scène 4

Commentaire composé de Molière, Dom Juan, acte II, scène 4

Photo by Christopher Campbell on Unsplash
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Texte

Molière, Dom Juan, acte II, scène 4

 

 

 

DOM JUAN, embarrassé, leur dit à toutes deux. Que voulez-vous     que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu’il soit nécessaire que je m’explique davantage ? Pourquoi m’obliger là-dessus à des redites ? Celle à qui j’ai promis effectivement n’a-t-elle pas en elle-même de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j’accomplisse ma promesse ? Tous les discours n’avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre d’accord, et l’on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu’elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J’ai un petit ordre à donner ; je viens vous trouver dans un quart d’heure.

 

    CHARLOTTE, à Mathurine. Je suis celle qu’il aime, au moins.

 

    MATHURINE. C’est moi qu’il épousera.

 

    SGANARELLE. Ah ! pauvres filles que vous êtes, j’ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur.     Croyez-moi l’une et l’autre : ne vous amusez point à tous     les contes qu’on vous fait, et demeurez dans votre village.

 

    DOM JUAN, revenant. Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suis     pas.

 

    SGANARELLE. Mon maître est un fourbe ; il n’a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d’autres ; c’est l’épouseur du genre humain, et… (Il aperçoit Dom Juan.) Cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu’il en a menti. Mon maître     n’est point l’épouseur du genre humain, il n’est point fourbe, il n’a pas dessein de vous tromper, et n’en a point abusé d’autres. Ah ! tenez, le voilà ; demandez le plutôt à lui-même.

 

    DOM JUAN. Oui

 

    SGANARELLE. Monsieur ? comme le monde est plein de médisants, je vais au devant des choses ; et je leur disais que, si quelqu’un leur venait dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il aurait menti.

 

    DOM JUAN. Sganarelle.

 

    SGANARELLE. Oui, monsieur est homme d’honneur, je le garantis tel.

 

    DOM JUAN. Hon !

 

    SGANARELLE. Ce sont des impertinents.

 


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Commentaire composé

Comment fonctionne le double discours dans cette scène.

 

 

 

I/ La duplicité de Dom Juan envers les paysannes

 

 

 

“embarrassé, leur dit à toutes deux. Que voulez-vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu’il soit nécessaire que je m’explique davantage ? Pourquoi m’obliger là-dessus à des redites ? Celle à qui j’ai promis effectivement n’a-t-elle pas en elle-même de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu     que j’accomplisse ma promesse ? Tous les discours n’avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre d’accord, et l’on verra, quand je me marierai, laquelle des     deux a mon cœur. ” Dom Juan affirme qu’il a promis le mariage à une des deux paysannes mais sans dire précisément laquelle. Il sème la confusion. De plus, à travers des questions rhétorique comme “Que voulez-vous que je dise ?” “Pourquoi m’obliger là-dessus à des redites ?”  Dom Juan monopolise la parole. La phrase “Aussi n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre d’accord, et l’on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur.” nous montre que en plus de dominer la scène, il est aussi impertinent envers les paysannes et s’amuse de cette situation.

 

 

 

(Bas à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu’elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination.     (Bas à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.” Dom Juan complimente tour à tour les deux paysannes sans que celle qu’il ne complimente pas n’entende ce qu’il dit à l’autre. Seul le public est au courant. Les didascalies permettent d’insister sur le déplacement de Dom Juan entre les deux paysannes.

 

 

 

CHARLOTTE, à Mathurine. Je suis celle qu’il aime, au moins. MATHURINE. C’est moi qu’il épousera.” Les deux paysannes sont convaincues qu'elles sont le véritable amour de Dom Juan et que l’autre ment. Dom Juan a réussi à semer la confusion et on pourrait imaginer une tension s’installant entre elle.

 

 

 

 

 

II/ La duplicité de Sganarelle envers Dom Juan

 

 

 

“Ah ! pauvres filles que vous êtes, j’ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur.     Croyez-moi l’une et l’autre : ne vous amusez point à tous     les contes qu’on vous fait, et demeurez dans votre village.” “Mon maître est un fourbe ; il n’a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d’autres ; c’est l’épouseur du genre humain, et… (Il aperçoit Dom Juan.) Cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu’il en a menti. Mon maître     n’est point l’épouseur du genre humain, il n’est point fourbe, il n’a pas dessein de vous tromper, et n’en a point abusé d’autres. Ah ! tenez, le voilà ; demandez le plutôt à lui-même.”

 

Dès que Dom Juan est parti, Sganarelle essaye de prévenir les paysannes du double jeu de Dom Juan. En vérité, il ne compte en aucun cas se marier avec une paysanne. Mais dès qu’il voit son maître revenir le chercher, il change immédiatement son discours en faveur de se dernier. Sganarelle joue donc un double jeux comme son maître

 

 

 

“Monsieur ? comme le monde est plein de médisants, je vais au devant des choses ; et je leur disais que, si quelqu’un leur venait dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il aurait menti.”

 

“Oui, monsieur est homme d’honneur, je le garantis tel.”

 

“Ce sont des impertinents.”

 

Au retour de son maître, Sganarelle fait l’éloge de son maître devant les paysannes. Il joue un double jeux par peur de Dom Juan

 

 

 

 

 

En conclusion, nous pouvons voir qu’il y a deux double discours qui se superposent dans cette scène: la duplicité de Dom Juan envers les paysannes et celle de Sganarelle envers Dom Juan. Ce dernier n’aime aucune des deux paysannes et va semer la confusion en faisant croire qu’il a promis le mariage à l’une des deux. Sganarelle, lui, voulant aider les deux filles est déchiré entre sa conscience et sa crainte de son maître. Ces deux double discours sèment la cacophonie dans la scène, perturbant même le spectateur.

 

 

 

Molière écrit Dom Juan juste après l’interdiction de Tartuffe. Il revient sur le sujet de l'hypocrisie avec sa pièce Dom Juan. Dans cet extrait le héros éponyme a promis le mariage aux paysannes Charlotte et Mathurine. Il se retrouve dans un conflit dans lequel il s’est mis lui même. Sganarelle, valet de Dom Juan, va essayer de prévenir les deux femmes de l’hypocrisie de son maître, mais ce dernier le surprend en train de parler aux jeunes femmes. Comment fonctionne le double discours dans cette scène? Nous essayerons de répondre à cette question en nous intéressant d’abord à la duplicité de Dom Juan envers les paysannes puis, à celle de Sganarelle envers Dom Juan.

 


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