Commentaire composé de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Deuxième partie, le cinéma

Commentaire composé de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Deuxième partie, le cinéma

Photo by Jake Hills on Unsplash
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Texte

Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Deuxième partie, extrait (1951)

 

 

 

Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.

 

C’est une femme jeune et belle. Elle est en costume de cour. On ne saurait lui en imaginer un autre, on ne saurait rien lui imaginer d’autre que ce qu’elle a déjà, que ce qu’on voit. Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté. Et voilà qu’un jour de l’amertume lui vient de n’aimer personne. Elle a naturellement beaucoup d’argent. Elle voyage. C’est au carnaval de Venise que l’amour l’attend. Il est très beau l’autre. Il a des yeux sombres, des cheveux noirs, une perruque blonde, il est très noble. Avant même qu’ils se soient fait quoi que ce soit on sait que ça y est, c’est lui. C’est ça qui est formidable, on le sait avant elle, on a envie de la prévenir. Il arrive tel l’orage et tout le ciel s’assombrit. Après bien des retards, entre deux colonnes de marbre, leurs ombres reflétées par le canal qu’il faut, à la lueur d’une lanterne qui a, évidemment, d’éclairer ces choses-là, une certaine habitude, ils s’enlacent. Il dit je vous aime. Elle dit je vous aime moi aussi. Le ciel sombre de l’attente s’éclaire d’un coup. Foudre d’un tel baiser. Gigantesque communion de la salle et de l’écran. On voudrait bien être à leur place. Ah ! Comme on le voudrait. Leurs bouches s’approchent, avec la lenteur du cauchemar. Une fois qu’elles sont proches à se toucher, on les mutile de leurs corps. Alors, dans leurs têtes de décapités, on voit ce qu’on ne saurait voir, leurs lèvres les unes en face des autres s’entrouvrir, s’entrouvrir encore, leurs mâchoires se défaire comme dans la mort et dans un relâchement brusque et fatal des têtes, leurs lèvres se joindre comme des poulpes, s’écraser, essayer dans un délire d’affamés de manger, de se faire disparaître jusqu’à l’absorption réciproque et totale. Idéal impossible, absurde, auquel la conformation des organes ne se prête évidemment pas. Les spectateurs n’en auront vu pourtant que la tentative et l’échec leur en restera ignoré. Car l’écran s’éclaire et devient d’un blanc de linceul.

 

Commentaire composé

 

I La focalisation zéro nous renseigne sur la vie du personnage de Suzanne

 

- Le cinéma est un lieu ouvert à tous : ”ouverte à tous, offerte à tous” qui dispense  plus de bonheur que de nombreuses associations de charité : plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises puisqu’il offre la paix et le noir, ce que Suzanne recherche plus que la richesse.

 

-Le cinéma est décrit comme un endroit où tous sont égaux puisque l’on ne voit pas on ne peut savoir qui est blanc ou qui est chinois: “ la grande nuit égalitaire du cinéma”. La nuit désigne la nuit artificielle du cinéma qui est pour Suzanne plus belle que la vraie nuit. Le cinéma l'émerveille.

 

- Le cinéma lui permet d’oublier ses erreurs d’adolescente notamment sa relation avec le chinois. : ”où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence.” Ce qui revient à l’idée que Suzanne se sent invisible et donc invincible quand les autres ne la voient pas.

 

- Ce cinéma la console sur sa relation avec le chinois : ”la nuit où se consolent toutes les hontes” elle ne se sent plus seule dans son malheur et se rend compte que bien d’autre on fait comme elle, ce qui la rassure.

 

-La description “la lumière s’éteignit” est une métaphore de l’espoir de Suzanne de trouver l’amour qui s’amenuise de jour en jour.

 

-La salle de cinéma est comparée à un oasis dans sa vie :”C’était l'oasis, la salle noire de l’après midi” comme le seul point de bonheur au milieu d’un désert.

 

- “Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur” chiasme : aspect poétique montre ses émotions. Le narrateur est omniscient. Description des sentiments de Suzanne, le lecteur est invité à lire dans le cœur de Suzanne. Suzanne a peur du regard des autres, de ce fait être invisible est comme être invincible pour elle : elle cherche à ne pas être vue, pour cela elle cherche un endroit sombre ou se réfugier et trouve le cinéma. La parole également la met mal à l’aise puisque ses relations avec le monde extérieur sont sources de problèmes pour elle. Comme elle se sent mal dans sa vie, un petit plaisir tel que le cinéma la fait pleurer de bonheur. Cela insinue le malheur permanent de sa vie qui la fait atrocement souffrir.

 

-”Car l’écran s’éclaire et devient d’un blanc de linceul.” La fin du film symbolise pour l'imagination de Suzanne la fin de la vie, elle voit donc ce blanc comme la mort, et le retour à la vie réelle. La lumière qui s’éclaire est négative pour Suzanne car elle la ramène à la réalité qu’elle cherche à fuir en allant au cinéma.

 

-” On voudrait bien être à leur place. Ah! Comme on le voudrait.” Pensée de Suzanne qui inclut tout le monde tellement elle est absorbée par le film.

 

-”Gigantesque communion de la salle et de l’écran” Suzanne se sent dans le film, à la place de la femme. Le cinéma lui permet de s’évader dans le film. Marguerite Duras nous fait part des sentiments de Suzanne devant le film.


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