Commentaire composé de Molière, Dom Juan, ACTE III, scène 2 la scène du pauvre

Commentaire composé de Molière, Dom Juan, ACTE III, scène 2 la scène du pauvre

Photo by Clarisse Meyer on Unsplash
Photo by Clarisse Meyer on Unsplash

Texte

Molière, Dom Juan, ACTE III, scène 2 la scène du pauvre

 

Dom Juan, Sganarelle, un pauvre.

 

SGANARELLE.- Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

 

LE PAUVRE.- Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.

 

DOM JUAN.- Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.

 

LE PAUVRE.- Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.

 

DOM JUAN.- Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.

 

LE PAUVRE.- Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.

 

DOM JUAN.- Eh, prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

 

SGANARELLE.- Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

 

DOM JUAN.- Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

 

LE PAUVRE.- De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

 

DOM JUAN.- Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.

 

LE PAUVRE.- Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

 

DOM JUAN.- Tu te moques; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.

 

LE PAUVRE.- Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.

 

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.

 

LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

 

DOM JUAN.- Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.

 

LE PAUVRE.- Monsieur.

 

SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.

 

DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.

 

LE PAUVRE.- Non Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

 

DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité, mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

 

 

 

(Il court au lieu du combat.)

 


Si vous étudiez Dom Juan de Molière en œuvre intégrale je vous recommande ce livre


Commentaire composé

Quels aspects de la personnalité de Dom Juan sont mis en valeur dans cette scène ?

 

I) La cruauté :

 

1.    L’insolence

 

Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.

 

Le fait d’appeler le Pauvre “mon ami” est une preuve d’insolence et montre la supériorité que Dom Juan ressent par rapport à celui ci. De plus l’hyperbole “de tout mon cœur” est une forme d’ironie qui confirme le fait que Dom Juan se sert de son rang social pour prendre le Pauvre de haut. Au lieu de donner une pièce au Pauvre il décide d’uniquement lui dire merci.

 

Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.

 

Avec cette réplique Dom Juan fait preuve de cynisme et d’ironie car en réalité il est au courant des mœurs de l’époque sur la pratique de l’aumône.

 

Tu te moques; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.

 

Par cette réplique Dom Juan se moque du Pauvre, remet en cause ses prières et blasphème.

 

Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité

 

Dom Juan se résout à donner un Louis d’or au Pauvre malgré son échec et il le donne au Pauvre avec insolence en prenant comme raison “l’amour de l’humanité”.

 

2.            Plaisir cruel

 

Eh, prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

 

Dom Juan ici se moque du fait que le Pauvre n’est pas d’habits alors qu’il prie Dieu pour donner des biens aux plus riches. Il va faire exprès de prendre les paroles du Pauvre au sens propre alors que le Pauvre en réalité parlait au sens spirituel. Il prend un malin plaisir à se moquer de celui ci.

 

Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.

 

Dom Juan continue à se moquer du Pauvre et du fait de l’inutilité de ses prières.

 

 

II) L’impiété :

 

1.    L’orgueil

 

Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

 

Sganarelle affirme cela au Pauvre pour lui montrer la totale impiété de son maître, et le fait qu’il croit tout savoir et ne croit pas au divin.

 

Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.

 

Dom Juan s’énerve car le Pauvre lui résiste.

 

Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

 

Ce n’est pas du courage que Dom Juan manifeste dans cette réplique, c’est de l’orgueil car s’il avait de la compassion il se serait comporté autrement avec le Pauvre. Il veut d’une part s’enfuir du combat spirituel qu’il a perdu contre l’ermite qui lui a résisté. Et d’autre part il ne veut pas rater une occasion de montrer qu’il est le meilleur à l’épée.

 

2.            Une incarnation de Satan

 

Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur. Dans la bouche de Dom Juan cette parole est un blasphème car il est dans ce texte une incarnation du diable qui n’a pas de cœur contrairement à ce qu’il veut faire croire. Il montre une capacité à mentir ici.

 

Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.

 

Molière réécrit ici le passage de la tentation de Jésus dans le désert. En effet Dom Juan incarne dans cette scène Satan qui proposa à Jésus de le suivre en échange de toutes les richesses qu’il pouvait voir. Jésus a répondu “Mon Royaume n’est pas de ce monde”. Il fallait que Molière crée un personnage qui puisse donner la réplique à Dom Juan pour qu’il puisse lui donner cette puissance diabolique. Le personnage du Pauvre incarne donc le Christ qui résiste à la tentation et refuse de jurer. On voit donc bien qu’au théâtre les personnages n’existent que les uns par rapport aux autres. Le Pauvre est un miroir tendu devant la face de Dom Juan et qui permet de révéler sa véritable nature diabolique.

 

Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.

 

Répétition du mot “jurer” pour insister.


Écrire commentaire

Commentaires : 0