Commentaire composé du poème Les Mendiants d'Emile Verhaeren

Commentaire composé du poème Les Mendiants d'Emile Verhaeren

Photo by Goran Vučićević on Unsplash
Photo by Goran Vučićević on Unsplash

Texte

Les jours d'hiver quand le froid serre
Le bourg, le clos, le bois, la fange1,
Poteaux de haine et de misère,
Par l'infini de la campagne,
Les mendiants ont l'air de fous.

Dans le matin, lourds de leur nuit,
Ils s'enfoncent au creux des routes,
Avec leur pain trempé de pluie
Et leur chapeau comme la suie
Et leurs grands dos comme des voûtes
Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;
Midi les arrête dans les fossés
Pour leur repas ou leur sieste ;
On les dirait immensément lassés
Et résignés aux mêmes gestes ;
Pourtant, au seuil des fermes solitaires,
Ils surgissent, parfois, tels des filous,
Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.

Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âpreté2
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage ;
Avec leurs hardes3 et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux ;
Et maintenant que Décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières4,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes5, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix.

Avec leur dos comme un fardeau
Et leur chapeau comme la suie,
Ils habitent les carrefours
Du vent et de la pluie.

Ils sont le monotone pas
- Celui qui vient et qui s'en va
Toujours le même et jamais las6 -
De l'horizon vers l'horizon.
Ils sont l'angoisse et le mystère
Et leurs bâtons sont les battants
Des cloches de misère
Qui sonnent à mort sur la terre.

Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,
Séchés de soif, troués de faim,
Et se terrent comme des loups,
Au fond d'un trou,
Ceux qui s'en viennent,
Après les besognes quotidiennes,
Ensevelir à la hâte leur corps
Ont peur de regarder en face
L'éternelle menace
Qui luit sous leur paupière, encor.

1. fange : la boue.
2. âpreté : caractère dur et pénible.
3. hardes : vêtements pauvres et usagés.
4. bières : cercueils.
5. mornes : tristes.
6. las : fatigué.


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Commentaire composé

La misère et la mendicité sont des thèmes qui préoccupent les poètes du XIXe siècle. Avec la Révolution Industrielle, les villes s’agrandissent et avec elles augmentent aussi les inégalités sociales. Ainsi, Emile de Verhaeren écrit en 1893 “Les mendiants”pour dénoncer la mendicité. A travers ce poème en vers libre, le poète présente les mendiants comme un fléau social. Nous allons étudier la manière dont laquelle le poète évoque les mendiants. Dans un premier temps, nous allons voir les moyens employés pour évoquer la condition de vie des mendiants puis les moyens employés par le poète pour mettre en valeur les relations des mendiants avec les hommes et le monde.

  

I) Dénoncer les conditions de vie

  1. la déshumanisation des mendiants

Les mendiants ont l'air de fous.- revient deux fois à travers le poème comme un refrain
Ils s'enfoncent au creux des routes- s’enfoncer comme des animaux dans des creux pour se protéger du monde extérieur.

L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux ;- les mendiants sont devenus des épouvantails qui font peurs aux oiseaux. Leur état pitoyable est mis en évidence avec le verbe “épouvanter” et le présent  d'éternité

Ils sont le monotone pas
- Celui qui vient et qui s'en va
Toujours le même et jamais las6 -
De l'horizon vers l'horizon.- le fait de marcher n’est plus une nécessité mais une habitude mécanique puisque s’ils s'arrêtaient de marcher ils mourraient d'épuisement

Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,
Séchés de soif, troués de faim,- le mot “trou” revient encore une fois et souligne que les mendiants sont devenus leurs conditions de vie
Et se terrent comme des loups,- comparaison des mendiants a des loups qui explicite l’animalisation des mendiants
Au fond d'un trou,



B. le portrait pathétique de la misère

Le bourg, le clos, le bois, la fange1,
Poteaux de haine et de misère,- accumulation qui met en valeur les conditions de vie des mendiants

Avec leur pain trempé de pluie-  Il ne peuvent pas tremper leur pain dans la soupe et ne pourront plus le manger puisqu'il est trempé dans l’eau ce qui  montre leur misère car il ne peuvent pas se procurer à manger, une nécessité primaire.


Et leur chapeau comme la suie- comparaison du chapeau a une poudre noire qui a une odeur
Et leurs grands dos comme des voûtes
Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;- rime entre “suie” et “ennui” qui qualifie les mendiants
L’anaphore de “Et” insiste sur l'état des mendiants et leurs pas qui sont mimés par l’harmonie suggestive.

Avec leurs hardes3 et leurs loques- La misère est dévoilée par leurs vetements pitoyables “hardes” et “loques”
Et leur marche qui les disloque- “Et” qui renvoie à la difficulté du chemin des mendiants

Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix. - les mendiants sont à l’image de Christ, leur croix fait partie d’eux-mêmes car ils ne peuvent se départir de leur misère.

 

II) La relation entre les mendiants et les hommes

  1. un paysage hostile

Les jours d'hiver quand le froid serre- personnification de l’hiver
Le bourg, le clos, le bois, la fange,- personnification du bourg, le clos, le bois, la fange cadre campagnard


Dans le matin, lourds de leur nuit,
Ils s'enfoncent au creux des routes- s’enfoncer comme des animaux dans des creux pour se protéger du monde extérieur. Les mendiants sont complètement exclus de la société

On les dirait immensément lassés
Et résignés aux mêmes gestes ;
Pourtant, au seuil des fermes solitaires,
Ils surgissent, parfois, tels des filous,
Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.
Allitération en [s] qui marque la souffrance des mendiants

Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âpreté
Et la stérilité du paysage,- enjambement qui met en valeur l'hostilité du paysage où se trouvent les mendiants  

“qu’ils reflètent au fond des yeux” : leur état d'âme est conditionnée par la dureté de leurs conditions de vie (paysage état d'âme). Ce paysage hostile semble fabriquer les mendiants fantomatiques et effrayants  

Et maintenant que Décembre sur les bruyères- personnification du mois de Décembre qui “s’acharne”, “mord” et “gèle” les mendiants
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières,
Les morts,- le rejet et l'hétérométrie met en valeur les conditions climatiques extrêmes de vie des mendiants au point que même les morts ont froid.


  1. l'exclusion sociale des mendiants présentés comme effrayants

Poteaux de haine et de misère- L’image du poteau renvoie à la potence ou sont pendu les voleurs.  Les  mendiants sont assimilés à des voleurs.

Les mendiants ont l'air de fous.- Le poète utilise l’attribut du sujet pour qualifier les mendiants

Midi les arrête dans les fossés
Pour leur repas ou leur sieste ;- Utilisation de l’ironie car les mendiants n’ont pas les moyens de s’offrir un repas ni de faire une sieste puisqu’il n’ont pas de domicile  

Avec leur dos comme un fardeau- les mendiants souffrent tellement que leurs dos leurs sont des “fardeau”
Et leur chapeau comme la suie- Comparaison avec le  noir sale  
Ils habitent les carrefours
Du vent et de la pluie.- le verbe “habiter” renforce le pathétique de la situation des mendiants  

Ils surgissent, parfois, tels des filous,- les mendiants sont comparés à des voleurs

Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.- image du mendiants agressif qui va attaquer la population

Ils sont l'angoisse et le mystère
Et leurs bâtons sont les battants
Des cloches de misère
Qui sonnent à mort sur la terre.- les mendiants deviennent l’image de la mort qui marche sur la Terre comme s’ils étaient déjà morts (ils sont déjà morts dans la société)

 

Ceux qui s'en viennent,
Après les besognes quotidiennes,
Ensevelir à la hâte leur corps
Ont peur de regarder en face
L'éternelle menace
Qui luit sous leur paupière, encor. - Quand les fossoyeurs viennent enterrer les mendiants décédés, il ont encore peur de les regarder puisqu'ils n'étaient déjà pas vraiment vivants, peut-être ne sont-ils pas complètement morts, car l’esprit de la misère continue à rôder sur la lande, telle une entité démoniaque, qui pourrait sauter sur le fossoyeur et le contaminer à son tour.

 

Pour conclure, le poète symboliste présente les mendiants comme une menace sociale qui rôde dans un paysage hostile, dans le but de susciter la pitié du lecteur qui est invité dans ce long poème à mener une réflexion sur la miséricorde et la compassion. Nous pouvons alors nous interroger sur le rôle politique du poète.  


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