Commentaire composé de Stendhal, Le Rouge et le Noir, livre I, chapitre 4.

Commentaire composé de Stendhal, Le Rouge et le Noir, livre I, chapitre 4.

Photo by Rhett Wesley on Unsplash
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Texte

En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor, personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même.

Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que le jeune homme donnait à son livre bien plus que le bruit de la scie l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien, un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il tombait.

– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.

Julien, quoi qu'étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu'il adorait.

– Descends, animal, que je te parle.

Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison.

– «Dieu sait ce qu'il va me faire !» se disait le jeune homme.

En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui de tous qu'il affectionnait le plus, Le Mémorial de Sainte-Hélène.


Stendhal, Le Rouge et le Noir, livre I, chapitre 4.


Pour bien comprendre le romantisme je vous recommande ce livre


Commentaire composé

Comment Stendhal dans cet extrait de roman fait-il une critique sociale à travers son personnage romantique ?

 

I Une relation père-fils difficile et conflictuelle

 

En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor, personne ne répondit.” : d’emblée le père est brutal envers son fils. Le père crie directement au lieu de parler, on voit qu’il veut réprimander Julien. Il n’y a pas d’amorce de communication. Julien ne répond pas à son propre père. Il semble être sourd à la voix de son père.

 

“Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie.” : Le père préfère ses fils aîné à Julien à cause de leurs ressemblance physique.

 

“la terrible voix de son père” : Le père est sévère et n’hésite pas à crier sur son fils ; il apparaît effrayant comme un ogre.

Le vieux Sorel se distingue par sa vivacité et sa brutalité qui contraste avec l’aspect fragile du jeune Julien : “malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie” et “Un coup violent [...] un second coup aussi violent, donné sur la tête”. : Le père n’hésite pas à frapper son fils jusqu’à le mettre en danger.

 

“– Descends, animal, que je te parle.” : inversion car c’est le père qui se comporte comme un animal : “et l'en frappa sur l'épaule”, “le chassant rudement devant lui”.

 

– «Dieu sait ce qu'il va me faire !» se disait le jeune homme.” : on voit que Julien a l’habitude d’être battu par son père.

 

II L’importance du livre dans ce passage

 

Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie.” : Julien est différent des autres membres de sa famille qui sont représentés comme des barbares prêts à l’attaque.

 

“Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois” : Julien n’écoute pas les ordres en choisissant de lire le livre (“il chercha vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie”) alors que ses frères les suivent comme des moutons, ce qui montre un manque d’intelligence de leur part.

 

Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des pièces de la toiture.” : C’est une position symbolique; Julien est au-dessus des autres et le narrateur montre ainsi que ce personnage est plus intelligent que les autres car il désobéit.

 

Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme, Julien lisait.” : détachement à droite après la virgule pour mettre en valeur l’action de lire par opposition au travail mécanique de la scierie.

 

Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même.” : Le père souhaite que Julien soit comme ses frères et qu’il aide dans les travaux, même si son corps est moins puissant que les leurs. Il rejette tout ce qui est différent de lui dont la lecture, qu’il trouve être un vice. Le narrateur renforce le fait que le père est illettré en détachant cet aspect à droite de la phrase.

 

“L'attention que le jeune homme donnait à son livre bien plus que le bruit de la scie l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père.” : Julien est plus intéressé par son livre que par les travaux manuels que lui demande son père ; il est intellectuel.

 

“– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.” : Le père dénigre l’intelligence ainsi que la religion en précisant que ce sont des pertes de temps et en disant que les livres sont “maudits” alors qu’ils servent à s’élever.

 

pour la perte de son livre qu'il adorait.”: pour Julien, le livre est plus important que tout le reste.

 

III Julien, un personnage romantique

 

Julien, quoi qu'étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie.” : registre pathétique. En lisant ce passage, le lecteur à de la peine pour Julien tout “sanglant” par la main de son propre père et ainsi ressent de la pitié pour ce personnage.

 

“Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu'il adorait.” : Le héros pleure montrant ainsi qu’il a du coeur. Il effectue ses actions avec du courage, même s’il a peur de son père. En latin coeur et courage ont la même racine.

 

“En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c'était celui de tous qu'il affectionnait le plus, Le Mémorial de Sainte-Hélène.” : Julien est passionné par l’empereur Napoléon Ier.

 

Julien est isolé, mal à l’aise dans sa famille. Comme tous les héros romantiques, Julien ne se sent pas adapté à la réalité. Il semble souffrir de ce que Musset appellera “le mal du siècle”, un état mélancolique voire dépressif. Julien se réfugie dans les livres pour fuir la réalité.

 

L’instruction est aussi un moyen de fuir la pauvreté, grand fléau du XIXème siècle. On a donc aussi une critique sociale dans ce passage.

 

Julien se caractérise par “sa taille mince, peu propre aux travaux de force” et “ son air extrêmement pensif et sa grande pâleur” car le héros romantique est souvent maladif mais possède une grande force intérieure car l’âme et les sentiments ont pris le dessus sur le développement du corps.


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