Commentaire composé de l'Eloge de la Folie d'Erasme, chapitres 1, 2, 3

Commentaire composé de l'Eloge de la Folie d'Erasme, chapitres 1, 2, 3

Photo by Paul Bence on Unsplash
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Texte

ERASME ÉLOGE DE LA FOLIE

 

[1]. - C'EST LA FOLIE QUI PARLE.

I. - Les gens de ce monde tiennent sur moi bien des propos, et je sais tout le mal qu'on entend dire de la Folie, même chez les fous. C'est pourtant moi, et moi seule, qui réjouis les Dieux et les hommes. Aujourd'hui même, la preuve en est faite largement, puisqu'il m'a suffi de paraître devant ce nombreux auditoire pour mettre dans tous les yeux la plus étincelante gaîté. Tout de suite, votre visage s'est tendu vers moi et votre aimable rire m'a applaudie joyeusement. Tous, tant que vous êtes, je vous vois, ivres du nectar des dieux d'Homère, mêlé toutefois d'un peu de népenthès, alors qu'il y a un instant vous étiez assis, soucieux et tristes, comme des échappés de l'antre de Trophonius. Quand le beau soleil révèle à la terre sa face dorée, ou quand, après l'âpre hiver, le doux printemps revient et souffle les zéphyrs, tout change d'aspect dans la nature, tout se rajeunit de couleurs nouvelles; de même, dès que vous m'avez vue, votre physionomie s'est transformée. Ce que des rhéteurs, d'ailleurs considérables, n'obtiennent par leurs discours qu'à grand effort de préparations, c'est-à-dire chasser des âmes l'ennui, pour y réussir je n'ai eu qu'à me montrer.

 

[2] II. - Pourquoi ai-je revêtu aujourd'hui cet accoutrement inusité, vous le saurez pour peu que vous me prêtiez l'oreille; non pas celle qui vous sert à ouir les prêches sacrés, mais celle qui se dresse si bien à la foire devant les charlatans, les bouffons et les pitres, ou encore l'oreille d'âne que notre roi Midas exhiba devant le dieu Pan. Il m'a plu de faire quelque peu le sophiste devant vous, comme ceux qui inculquent à la jeunesse des niaiseries assommantes et lui enseignent une dispute plus entêtée que celle des femmes, mais à l'irritation de ces anciens qui, pour échapper à l'appellation déshonorante de Sages, choisirent celle de Sophistes. Leur zèle s'appliquait à composer des éloges de dieux et de héros. Vous entendrez donc un éloge, non d'Hercule, ni de Solon, mais le mien, celui de la Folie.

 

[3] III. - Écartons les sages, qui taxent d'insanité et d'impertinence celui qui fait son propre éloge. Si c'est être fou, cela me convient à merveille. Quoi de mieux pour la Folie que de claironner elle-même sa gloire et de se chanter elle-même! Qui me dépeindrait plus véridiquement? Je ne sache personne qui me connaisse mieux que moi. Je crois, d'ailleurs, montrer en cela plus de modestie que tel docte ou tel grand qui, par perverse pudeur, suborne à son profit la flatterie d'un rhéteur ou les inventions d'un poète, et le paye pour entendre de lui des louanges, c'est-à-dire de purs mensonges. Cependant, notre pudique personnage fait la roue comme un paon, lève la crête, tandis que d'impudents adulateurs comparent aux dieux sa nullité, le proposent, en le tenant pour le contraire, comme un modèle accompli de toutes les vertus, parent cette corneille de plumes empruntées, blanchissent cet Éthiopien et présentent cette mouche comme un éléphant. En fin de compte, utilisant un vieux proverbe de plus, je déclare qu'on a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne pour le faire. 

 

Et voici que je m'étonne de l'ingratitude des hommes, ou plutôt de leur indifférence ! Tous me font volontiers la cour, tous, depuis des siècles, jouissent de mes bienfaits, et pas un n'a témoigné sa reconnaissance en célébrant la Folie, alors qu'on a vu des gens perdre leur huile et leur sommeil à écrire en l'honneur des tyrans Busiris se et Phalaris, de la flèvre quarte, des mouches, de la calvitie et de maint autre fléau. Vous entendrez de moi une improvisation non préparée, qui en sera d'autant plus sincère.


Pour bien maîtriser l'argumentation au Bac de français je vous conseille de lire ce livre


Commentaire composé

Introduction

Les 1ères lignes satisfont au genre de l’incipit : mise en forme d’une énonciation qui interpelle un public et dont le statut et le type de discours éclairent les enjeux du texte. C’est précisément parce que cette parole est problématique que se pose, dès le début du livre, la nécessité de définir sa nature et ses fonctions, non sans s’interroger sur l’identité du public qui conditionne la qualité de l’échange.

 

  1. Une declamatio

Les 3 premiers chapitres sont bien consacrés, comme le veut la tradition, à la présentation du locuteur, qui se présente sous 2 modes de caractérisation : d’une part la P1, empruntant à la prosopopée ce principe ambivalent de discours argumentatif et de théâtralité, d’autre part la forme allégorique « la folie » qui complète sur le plan référentiel, sa détermination.

La folie se caractérise par :

D’abord son accoutrement (§2) et le ton qu’elle définit comme celui des charlatans de foire, des pitres, des bouffons. Les cris, la démesure, l’excentricité sont connotés par ces évocations. Ces données physiques nous renvoient aux gravures de l’époque (Brant, Bosch), d’ailleurs, aux § suivants, elle complètera « si mon seul visage et ma mine ne disaient pas assez qui je suis… ».

 

Ensuite par son outrecuidance et ses excès rhétoriques. L’emphase n’est pas le moindre de ses défauts et la répétition de « moi, moi seule » comme principe même de l’auto-éloge (d’habitude consacré aux dieux ou aux héros), trahissent ou traduisent l’exaltation du moi qui occupe tout le passage : le §3 « claironne ses louanges » et elle peut conclure par cet adage paradoxal « qui pourrait me dépeindre mieux que moi-même, qui me connaît mieux que moi ? ».

 

Enfin par l’effet qu’elle exerce sur le public, sorte de performatif théâtral qu’elle énonce à la façon des didascalies, et qui révèlent, comme en un jeu de miroir, ce qu’elle est vraiment : une machine à inspirer de la joie, un instrument à « chasser les soucis » (§1). Pour ce faire, elle use de déictiques, de performatifs, montrant ainsi la transformation du public en train de se faire. Car son éloge n’est pas un simple discours, il est la preuve par l’acte, d’où une certaine maîtrise de l’emploi des temps, qu’il s’agisse de locutions temporelles (« à peine ai-je paru que… ») ou de modalisation des temps (les fonctions modales des verbes au passé, les présents qui actualisent le procès « tels que je vous vois… »). D’où aussi, l’élargissement des repères espace-temps que permet l’usage des métaphores ou des comparaisons, comme celle du nectar des dieux et du népenthès qui élargit la scène jusqu’aux repères élyséens.

 

Nous avons donc bien, en ces 3 premiers §, l’affirmation traditionnelle d’une énonciation qui envahit l’espace et le temps du texte, à la différence, toutefois, que d’habitude cette parole est au service des dieux ou des valeurs, alors qu’ici elle est nourrie par le seul culte de sa personne.

 

  1. Une declamatio paradoxale

Cette force s’impose d’abord par le fait qu’elle s’inscrit d’emblée en résistance, voire en opposition, par rapport à la doxa : certes, elle suscite l’adhésion du public, mais annonce d’emblée l’inefficacité sur elle de l’idée dominante (usage de la concessive) : « quoique dise de moi le commun des mortels… » et plus loin « je fais peu de cas de ces sages…». L’opposition n’est certes pas radicale, exclusive, puisqu’il n’y a pas rupture : « folie tant qu’ils voudront, pourvu qu’ils reconnaissent… ». 

La tactique de l’orateur est habile : d’abord se situer contre ces sages ou prétendus tels, puis les ramener à soi sur un terrain de possible connivence : « cela me convient ». Tout se passe comme si la folie sécurisait son public en manifestant sa manière à elle de respecter les règles de cette declamatio : le public ne doit pas redouter son éloge car le fond sera conforme à la forme, ce n’est que la folie qui parle, il est donc normal qu’elle s‘oppose à la sagesse commune : que cela ne trouble pas les sages que nous sommes !

 

C’est ainsi que la tactique du masque répondra à l’exigence des excès, ce que rendra une écriture carnavalesque. Le principe carnavalesque est déjà sensible dans le fait, pour la folie, de parler d’elle-même, de se prendre pour objet de son discours. En principe la declamatio exige un style élevé conforme à l’élévation du sujet. En rompant avec cette concordance stylistique, la folie transgresse les codes, commet même une faute morale puisqu’elle substitue le culte des valeurs à celui d’une auto-satisfaction. Parler de soi est, en l’occurrence, une grave faute puisqu’il s’agit de subvertir l’ordre traditionnel des valeurs qui doivent inspirer le discours. Erasme justifie ce dérèglement par un proverbe : « on a raison de se louer soi-même quand on ne trouve personne d’autre pour le faire ». 

L’argumentation ne manque donc pas de bon sens, même si elle apparaît quelque peu subversive. La folie entreprend un travail de sape extrêmement salutaire, comme seule peut le permettre l’ironie.

 

Conclusion

 

On comprend d’emblée qu’il s’agit de démasquer la perversion qui se cache sous les conventions en amusant mais également  en raillant : l’ironie est aussi une défense.


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