Commentaire composé de l'Eloge de la Folie d'Erasme, chapitres 35 et 36, "du divertissement"

Commentaire composé de l'Eloge de la Folie d'Erasme, chapitres 35 et 36, "du divertissement"

Photo by Braydon Anderson on Unsplash
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Texte

ERASME , ELOGE DE LA FOLIE

 

[35] XXXV. - Encore préférait-il, à beaucoup d'égards, parmi les hommes, les ignorants aux savants et aux puissants. Gryllus encore fut bien plus sensé qu'Ulysse fécond en conseils, quand il aima mieux grogner dans une étable, plutôt que d'affronter avec lui tant de périls. Tel me paraît être l'avis d'Homère, père des fables, qui appelle tous les mortels infortunés et calamiteux, et donne fréquemment à Ulysse, son modèle de sagesse, l'épithète de gémissant, dont il n'use jamais pour Pâris, Ajax ou Achille. Quelle en est la raison? C'est que le héros adroit et artificieux ne faisait rien sans le conseil de Pallas, et que sa sagesse excessive le détournait absolument de celui de la Nature. 

Les vivants qui obéissent à la Sagesse sont de beaucoup les moins heureux. Par une double démence, oubliant qu'ils sont nés hommes, ils veulent s'élever à l'état des Dieux souverains et, à l'exemple des Géants, munis des armes de la science, ils déclarent la guerre à la Nature. A l'inverse, les moins malheureux sont ceux qui se rapprochent le plus de l'animalité et de la stupidité. Essayons de le faire comprendre, non par des enthymèmes stoïciens, mais par un exemple grossier. Y a-t-il, par les Dieux immortels ! espèce plus heureuse que ces gens qu'on traite vulgairement de toqués, de timbrés ou d'innocents, de très beaux surnoms à mon avis? L'assertion paraît d'abord insensée, absurde; elle est pourtant d'une vérité certaine. Ces gens-là n'ont point la crainte de la mort, et, par Jupiter ! Ce n'est pas peu de chose ! Leur conscience n'est point bourrelée. Les histoires de revenants ne leur causent aucune épouvante. Chez eux, nulle peur d'apparitions et de fantômes, nulle inquiétude des maux à craindre, nulle espérance exagérée des biens à venir. Rien, en somme, ne les tourmente de ces mille soucis dont la vie est faite. Ils ignorent la honte, la crainte, l'ambition, l'envie, l'amour, et même, s'ils parviennent à l'inconscience de la brute, les théologiens assurent qu'ils sont sans péché. 

Repasse maintenant avec moi, sage plein d'insanité, tant de nuits et de jours où l'inquiétude crucifie ton âme; entasse devant toi tous les ennuis de ta vie, et tâche de comprendre enfin de combien de maux j'exempte mes fous. Ajoutez que, non seulement ils passent leur temps en réjouissances, badinages, rires et chansons, mais qu'ils mènent partout où ils vont le plaisir, le jeu, l'amusement et la gaieté, comme si l'indulgence des Dieux les avait destinés à égayer la tristesse de la vie humaine. Aussi, quelles que soient les dispositions des gens envers leurs semblables, ceux-ci sont toujours reconnus pour des amis; on les recherche, on les régale, on les caresse, on les choie, on les secourt au besoin, on leur permet de tout dire et de tout faire. Personne ne voudrait leur nuire, et les bêtes sauvages elles-mêmes évitent de leur faire du mal, les sentant d'instinct inoffensifs. Ils sont, en effet, sous la protection des Dieux, spécialement sous la mienne, et entourés à bon droit du respect universel.

[36] XXXVI. - Les plus grands rois les goûtent si fort que plus d'un, sans eux, ne saurait se mettre à table ou faire un pas, ni se passer d'eux pendant une heure. Ils prisent leurs fous bien plus que les sages austères, qu'ils ont l'habitude d'entretenir par ostentation. Cette préférence s'explique aisément et n'étonne point, quand on voit ces sages n'apporter aux princes que tristesse. Pleins de leur savoir, ils ne craignent pas de blesser par des vérités ces oreilles délicates. Les bouffons, eux, procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l'amusement, le sourire, l'éclat de rire, le plaisir. Accordez aussi aux fous une qualité qui n'est pas à dédaigner : seuls, ils sont francs et véridiques. Et quoi de plus louable que la vérité? Bien qu'un proverbe d'Alcibiade, chez Platon, la mette dans le vin et dans la bouche de l'enfance, c'est à moi qu'en doit revenir tout le mérite. Euripide le reconnaît par ce mot fameux : « Le fou débite des folies. » Tout ce que le fou a dans le coeur, il le montre sur son visage, l'exprime dans son discours; les sages, au contraire, ont deux langues, que mentionne le même Euripide : l'une pour dire la vérité, l'autre pour dire ce qui est opportun. Ils savent « changer le noir en blanc», souffler de la même bouche le froid et le chaud, éviter de mettre d'accord leurs sentiments et leurs paroles. 

 

Les princes, dans leur félicité, me paraissent fort à plaindre d'être privés d'entendre la vérité, et forcés d'écouter des flatteurs et non des amis. On me dira que les oreilles princières ont précisément horreur de la vérité et que, si elles fuient les sages, c'est par crainte d'ouïr parmi eux une voix plus sincère que complaisante. Je le reconnais, la vérité n'est pas aimée des rois. Et pourtant, mes fous réussissent cette chose étonnante de la leur faire accepter, et même de leur causer du plaisir en les injuriant ouvertement. Le même mot, qui, dans la bouche d'un sage lui vaudra la mort, prononcé par un fou réjouira prodigieusement le maître. C'est donc que la vérité a bien quelque pouvoir de plaire, si elle ne contient rien d'offensant, mais les Dieux l'ont réservée aux fous. C'est pourquoi cette espèce d'hommes plait tellement aux femmes, lesquelles sont par nature voluptueuses et frivoles. Quoi qu'ils tentent sur elles, même de tout à fait sérieux, elles le prennent pour jeu et plaisanterie, tant ce sexe est ingénieux, surtout à voiler ses peccadilles.


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Commentaire composé

Introduction

L’intérêt de grouper ces 2 textes est de réunir 2 démarches, d’abord parce que l’une (la 1ère) se poursuit au-delà de la séparation (continuation de 35 en 36), ensuite parce que la 2ème paraît s’opposer à la 1ère.

La démarche de Moria est simple : est joyeux donc fou celui qui oublie sa condition ; pourtant le fou est celui qui dit la vérité.

 

Problématique : la lucidité permet-elle le bonheur ?

 

  1. Est fou celui qui oublie sa condition

La référence consacrée est celle des amis d’Ulysse qui refusent de reprendre l’état humain après avoir été transformés en porcs par Circé (cf. La Fontaine, XII, 1, « Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ? […] Tous renonçaient au lôs des belles actions / Ils croyaient s’affranchir suivant leurs passions / Ils étaient esclaves d’eux-mêmes ».

 

  1. D’abord, quelle condition ?

Le tableau qu’en brosse Moria est apocalyptique. L’énoncé des malheurs n’est pas neutre, il s’agit d’infléchir en son sens la lecture que nous devons faire de notre vie, et pour nous aider à ne rien oublier,elle dresse une liste redoutable : « la crainte de la mort, les remords, les espérances vaines, la honte, l’envie, l’amour ». S’ajoutent les mots « tourment », « ennui », « misères », tableau complet qui s’achève par notre ultime misère, celle de ne pouvoir supporter la vérité sans être blessé. Ce fléau de notre condition se résume ainsi en 2 faits qui n’en sont qu’un : le statut de mortels des humains, et la perversion des sentiments des humains. Bref tout est vicié, jusqu’à ce que l’on croit noble (amour, amitié) : Moria énumère toutes les situations de la vie et démonte toutes les mécaniques pour n’en révéler qu’un seul ressort, ce que La Rochefoucauld appellera « l’amour-propre ».

 

  1. La condition une fois posée, elle nous prouve que l’homme ne peut être heureux qu’en fuyant cette condition.

Le raisonnement est logique jusque là : 2 manières d’oublier cette condition : 

- par le divertissement, c’est-à-dire se livrer à tous les jeux et plaisirs que permet la société

- par « aspiration à la vie des dieux », thème récurrent dans ce passage, qui revient aussi sous cette forme : « faire la guerre à la nature », ce qui est une faute d’orgueil intellectuel ou moral qui incite l’homme à croire qu’il peut échapper à sa condition : « tu n’es qu’un homme » répète-t-elle.

L’argumentation est habile : dans l’un comme dans l’autre cas, l’homme échoue à trouver le bonheur : il se vautre dans les délices de ses passions ou s’épuise en héroïsme exagéré. 2 formes de folie, donc, dont elle revendique la paternité, préférant encore le 1er cas de figure : les fous qui se jettent sans états d’âme dans leurs passions, fous primaires et ignorants d’eux-mêmes, qu’elle méprise mais dont elle tire avantage. L’idéal en la matière est donc carrément « de se préférer ignorant, voire animal, que savant et homme ». Mais accepter sa condition de mortel n’est-ce pas une vertu rare et difficile ? Moria choisit son camp et ses mots. Elle n’invite pas ses adeptes à suivre la pente difficile de l’acceptation. Elle les incite simplement à oublier, ignorer leur condition, donnant comme modèle le Gryllus de L’Odyssée.

Moralité : la tendance générale, parce que l’homme est ce qu’il est, est au divertissement et au repli sur les valeurs terrestres et matérielles. Comment contrer cela ? Comment casser cet enfermement dans la folie ? Et si cette même folie pouvait délivrer un autre message libérateur ?

 

  1. Le fou serait aussi celui qui dit la vérité
  1. Il faut reprendre le point de départ de la réflexion : 

Comment peut-on inciter au mensonge, à l’oubli, au divertissement et en même temps, dire la vérité, ce que Moria qualifie de « don » ? L’incohérence ne tombe que si l’on comprend que l’image du fou est double. Le fou du début du texte est cet homme inconscient de ses propres travers, qui cultive la folie par facilité et se contente sans recul ni réflexion d’une vie matérielle insipide faite de mensonges et d’illusions, garantie d’une « gaieté insouciante » qui en fait un benêt ou un fat.

 

En revanche, ce fou qui dit la vérité s’inspire de l’autre face du fou : c’est l’image du bouffon qui, loin d’être fou, mime la folie (cf. Shakespeare). Tel que nous le décrit Moria, il conserve bien les qualités de gaieté qui font du bouffon un personnage divertissant. Il paraît même inoffensif. Cette apparente bienveillance sera précisément l’atout du fou, en l’occurrence, dire sans blesser.

 

  1. Cette caractéristique est rendue possible par l’ambivalence du fou dans l’imaginaire médiéval.

Cet imaginaire est construit sur la base de références bibliques ou évangéliques qui ont forgé cet archétype du fou inspiré, devin ou prophète : « O père, je te remercie d’avoir révélé aux petits ce que tu as caché aux sages et aux gens instruits » (Matthieu, XI, 25). Ce thème privilégié des « petits » fait écho à celui de l’enfance, idéalisation des misérables et des exclus qui par leur statut même d’exclus pouvaient conserver une parfaite disponibilité aux choses spirituelles : le tout par parfaite idéalisation, puisqu’il serait facile de montrer que la vraie folie encombre l’esprit et empêche l’accès aux vraies valeurs spirituelles, tout comme la misère abrutit et l’enfance prive l’être de raison et de discernement. Mais cela serait un critère réaliste sans rapport avec cette idéalisation de la folie qui a nourri le Moyen Age.

 

Le bouffon ne sera pas à part entière ce simple d’esprit, il n’en n’a pas la pureté. Mais sa capacité à dire, à connaître la vérité fait de lui un être hybride, à la fois perverti par la politique de divertissement de l’humaine condition qui cherche d’abord le rire et l’oubli (cf. l’accoutrement de Folie), mais aussi capable de ce ferment de vérité, de cette capacité de déranger en douceur qui tire son origine de cette vieille créance selon laquelle le fou est en prise directe avec le savoir divin. D’où le double langage nécessaire au sage d’ici-bas : avoir accès à une réelle sagesse, certes, mais aussi trouver le moyen de la faire accepter, sachant combien est superficielle la condition de l’homme ordinaire (qu’il soit riche ou pauvre).

 

Sachant que l’homme n’est pas capable d’entendre la vérité, une seule solution de dénoncer sans blesser : faire parler la folie. S’il est bouffon, donc conscient, le fou serait donc utile aux rois et au peuple, usant du « pouvoir inné de plaire », tout en laissant entendre des vérités que l’homme a du mal à entendre.

 

Conclusion

 

On voit dans ce texte un enrichissement du statut des fous : une distinction s’amorce entre les fous inconscients et primaires, et ceux qui ont la capacité, par l’écart et l’ironie, le masque de la bouffonnerie, de faire entendre des vérités existentielles et des valeurs humanistes.


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