Commentaire composé de L'Eloge de la Folie d'Erasme, chapitres 55 et 56 "des princes et des grands"

Commentaire composé de L'Eloge de la Folie d'Erasme, chapitres 55 et 56 "des princes et des grands"

Photo by Paweł Furman on Unsplash
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Texte

ERASME , ELOGE DE LA FOLIE

 

[55] LV. - Je suis bien aise maintenant de quitter des histrions, dont l'ingratitude dissimule mes bienfaits et dont l'hypocrisie joue la piété. 

Depuis longtemps, je désirais vous parler des Rois et des Princes de cour; eux, du moins, avec la franchise qui sied à des hommes libres, me rendent un culte sincère. A vrai dire, s'ils avaient le moindre bon sens, quelle vie serait plus triste que la leur et plus à fuir? Personne ne voudrait payer la couronne du prix d'un parjure ou d'un parricide, si l'on réfléchissait au poids du fardeau que s'impose celui qui veut vraiment gouverner. Dès qu'il a pris le pouvoir, il ne doit plus penser qu'aux affaires politiques et non aux siennes, ne viser qu'au bien général, ne pas s'écarter d'un pouce de l'observation des lois qu'il a promulguées et qu'il fait exécuter, exiger l'intégrité de chacun dans l'administration et les magistratures. Tous les regards se tournent vers lui, car il peut être, par ses vertus, l'astre bienfaisant qui assure le salut des hommes ou la comète mortelle qui leur apporte le désastre. Les vices des autres n'ont pas autant d'importance et leur influence ne s'étend pas si loin; mais le Prince occupe un tel rang que ses moindres défaillances répandent le mauvais exemple universel. Favorisé par la fortune, il est entouré de toutes les séductions; parmi les plaisirs, l'indépendance, l'adulation, le luxe, il a bien des efforts à faire, bien des soins à prendre, pour ne point se tromper sur son devoir et n'y jamais manquer. Enfin, vivant au milieu des embûches, des haines, des dangers, et toujours en crainte, il sent au-dessus de sa tête le Roi véritable, qui ne tardera pas à lui demander compte de la moindre faute, et sera d'autant plus sévère pour lui qu'il aura exercé un pouvoir plus grand. 

En vérité, si les princes se voyaient dans cette situation, ce qu'ils feraient s'ils étaient sages, ils ne pourraient, je pense, goûter en paix ni le sommeil, ni la table. C'est alors que j'apporte mon bienfait : ils laissent aux Dieux l'arrangement des affaires, mènent une vie de mollesse et ne veulent écouter que ceux qui savent leur parler agréablement et chasser tout souci des âmes. Ils croient remplir pleinement la fonction royale, s'ils vont assidûment à la chasse, entretiennent de beaux chevaux, trafiquent à leur gré des magistratures et des commandements, inventent chaque jour de nouvelles manières de faire absorber par leur fisc la fortune des citoyens, découvrent les prétextes habiles qui couvriront d'un semblant de justice la pire iniquité. Ils y joignent, pour se les attacher, quelques flatteries aux masses populaires. Représentez-vous maintenant le Prince tel qu'il est fréquemment. Il ignore les lois, est assez hostile au bien général, car il n'envisage que le sien; il s'adonne aux plaisirs, hait le savoir, l'indépendance et la vérité, se moque du salut public et n'a d'autres règles que ses convoitises et son égoïsme. Donnez-lui le collier d'or, symbole de la réunion de toutes les vertus, la couronne ornée de pierres fines, pour l'avertir de l'emporter sur tous par un ensemble de vertus héroïques; ajoutez-y le sceptre, emblème de la justice et d'une âme incorruptible, enfin la pourpre, qui signifie le parfait dévouement à l'État. Un prince qui saurait comparer sa conduite à ces insignes de sa fonction, rougirait, ce me semble, d'en être revêtu et redouterait qu'un malicieux interprète ne vînt tourner en dérision tout cet attirail de théâtre.

[56] LVI. - Que dirai-je des Gens de cour? Il n'y a rien de plus rampant, de plus servile, de plus sot, de plus vil que la plupart d'entre eux, et ils n'en prétendent pas moins au premier rang partout. Sur un point seulement, ils sont très réservés; satisfaits de mettre sur leur corps l'or, les pierreries, la pourpre et les divers emblèmes des vertus et de la sagesse, ils laissent de celles-ci la pratique à d'autres. Tout leur bonheur est d'avoir le droit d'appeler le roi « Sire », de savoir le saluer en trois paroles, de prodiguer des titres officiels où il est question de Sérénité, de Souveraineté, de Magnificence. Ils s'en barbouillent le museau, s'ébattent dans la flatterie; tels sont les talents essentiels du noble et du courtisan. 

 

Si vous y regardez de plus près, vous verrez qu'ils vivent comme de vrais Phéaciens, des prétendants de Pénélope; vous connaissez la fin du vers qu'Écho vous dira mieux que moi. Ils dorment jusqu'à midi; un petit prêtre à leurs gages, qui attend auprès du lit, leur expédie à peine levés, une messe hâtive. Sitôt le déjeuner fini, le dîner les appelle. Puis ce sont les dés, les échecs, les devins, les bouffons, les filles, les amusements et les bavardages. Entre temps, une ou deux collations; puis on se remet à table pour le souper, qui est suivi de beuveries. De cette façon, sans risque d'ennui, s'écoulent les heures, les jours, les mois, les années, les siècles. Moi-même je quitte avec dégoût ces hauts personnages, qui se croient de la compagnie des Dieux et s'imaginent être plus près d'eux quand ils portent une traîne plus longue. Les grands jouent des coudes à l'envi pour se faire voir plus rapprochés de Jupiter, n'aspirant qu'à balancer à leur cou une chaîne plus lourde, étalant ainsi à la fois la force physique et l'opulence.


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Commentaire composé

I Un décor et des actes de théâtre

 

-“Donnez-lui le collier d'or, symbole de la réunion de toutes les vertus, la couronne ornée de pierres fines, pour l'avertir de l'emporter sur tous par un ensemble de vertus héroïques; ajoutez-y le sceptre, emblème de la justice et d'une âme incorruptible, enfin la pourpre, qui signifie le parfait dévouement à l'État. Un prince qui saurait comparer sa conduite à ces insignes de sa fonction, rougirait, ce me semble, d'en être revêtu et redoutait qu'un malicieux interprète ne vînt tourner en dérision tout cet attirail de théâtre.” - Moria commence par citer les différents symboles de la royauté, tout en précisant que les symboles qui représentent la paix et la prospérité du royaume ne suffisent pour la garantir : seules les actions du prince peuvent le faire.

 

- “satisfaits de mettre sur leur corps l'or, les pierreries, la pourpre et les divers emblèmes des vertus et de la sagesse, ils laissent de celles-ci la pratique à d'autres.”- Les courtisans sont qualifiés comme brillants de l'extérieur à cause de leur habit de luxe  qui sont sensées représenter les principales valeurs morales mais qui en réalité sont vides à l'intérieur puisqu’ils sont hypocrites.  

- “Tout leur bonheur est d'avoir le droit d'appeler le roi « Sire », de savoir le saluer en trois paroles, de prodiguer des titres officiels où il est question de Sérénité, de Souveraineté, de Magnificence. Ils s'en barbouillent le museau, s'ébattent dans la flatterie ; tels sont les talents essentiels du noble et du courtisan.” - Moria se moque du maquillage des courtisans “barbouillés”, un terme ridicule. Ils sont assimilés à des animaux (“museau”) car ils ne réfléchissent pas. Elle emploie l’ironie avec le mot “talent” pour parler de la flatterie qui est pour Erasme une faute morale grave.

- “Si vous y regardez de plus près, vous verrez qu'ils vivent comme de vrais Phéaciens, des prétendants de Pénélope ; vous connaissez la fin du vers qu'Écho vous dira mieux que moi. Ils dorment jusqu'à midi ; un petit prêtre à leurs gages, qui attend auprès du lit, leur expédie à peine levés, une messe hâtive.” - La Folie renvoie au mythe grec des prétendants  de Pénélope qui représentent les courtisans en train de flatter le Rois. Elle cite aussi le mythe d’Echo et Narcisse qui représente l’orgueil poussé à son paroxysme. Nous avons donc bien un auteur Humaniste, puisqu’il utilise des éléments de l'Antiquité. D’ailleurs les courtisans  sont aussi qualifiés comme des faux croyants puisqu’ils assistent à une messe “hâtive”, pour leur image aux yeux du Roi.    

 

II La folie des grands, une faute morale déclinée sur tous les modes

 

-“Favorisé par la fortune, il est entouré de toutes les séductions ; parmi les plaisirs, l'indépendance, l'adulation, le luxe, il a bien des efforts à faire, bien des soins à prendre, pour ne point se tromper sur son devoir et n'y jamais manquer. Enfin, vivant au milieu des embûches, des haines, des dangers, et toujours en crainte, il sent au-dessus de sa tête le Roi véritable, qui ne tardera pas à lui demander compte de la moindre faute, et sera d'autant plus sévère pour lui qu'il aura exercé un pouvoir plus grand.”- Moria dénonce les luxes royaux qui tendent vers la démesure. Les actions du Prince sont dans l'excès  et l’oisiveté sans penser au “roi” qui ici représente Dieu qui va effectuer son jugement en fonction des actions des Princes. Moria n’hésite pas à menacer le Prince, pour le rappeler qu’il est lui aussi soumis aux lois divines.  

 

-“Ils croient remplir pleinement la fonction royale, s'ils vont assidûment à la chasse, entretiennent de beaux chevaux, trafiquent à leur gré des magistratures et des commandements, inventent chaque jour de nouvelles manières de faire absorber par leur fisc la fortune des citoyens, découvrent les prétextes habiles qui couvriront d'un semblant de justice la pire iniquité.”- Elle dénonce  la folie des grands  qui en faisant les activité principale se croient accomplir ses fonctions et devoirs royaux. D’ailleurs, elle dénonce aussi les extravagances des dépenses royales dont l’argent est violemment soutiré au peuple opprimé.

-  “Ils y joignent, pour se les attacher, quelques flatteries aux masses populaires. Représentez-vous maintenant le Prince tel qu'il est fréquemment. Il ignore les lois, est assez hostile au bien général, car il n'envisage que le sien; il s'adonne aux plaisirs, hait le savoir, l'indépendance et la vérité, se moque du salut public et n'a d'autres règles que ses convoitises et son égoïsme.”- Moria caractérise les Princes comme des personnes bafouant les lois et très égoïstes, qui devient une faute aussi bien politique que morale.  

 

- “Sitôt le déjeuner fini, le dîner les appelle. Puis ce sont les dés, les échecs, les devins, les bouffons, les filles, les amusements et les bavardages. Entre temps, une ou deux collations; puis on se remet à table pour le souper, qui est suivi de beuveries. De cette façon, sans risque d'ennui, s'écoulent les heures, les jours, les mois, les années, les siècles.”-  D'après Moria, les courtisans sont coupables du péché de gloutonnerie (gourmandise), le deuxième dans l’ordre des péchés capitaux après l’orgueil dont on a déjà parlé avec Narcisse. Un péché capital c’est un péché qui nous coupe de Dieu et sans cette relation, un roi n’est pas apte à gouverner.

 

-“Moi-même je quitte avec dégoût ces hauts personnages, qui se croient de la compagnie des Dieux et s'imaginent être plus près d'eux quand ils portent une traîne plus longue. Les grands jouent des coudes à l'envi pour se faire voir plus rapprochés de Jupiter, n'aspirant qu'à balancer à leur cou une chaîne plus lourde, étalant ainsi à la fois la force physique et l'opulence.” - La Folie est écoeurée par les courtisans qui sont encore plus fous qu’elle ! c’est encore une fois ironique. De plus les courtisans se comportent comme des païens “qui se croient de la compagnie des Dieux”, encore un péché capital. A cette faute religieuse s’ajoute la faute morale de “l’opulence” alors que le peuple meurt de faim.

 

III L’art de la dénonciation

 

- “[...] Dès qu'il [le prince] a pris le pouvoir, il ne doit plus penser qu'aux affaires politiques et non aux siennes, ne viser qu'au bien général, ne pas s'écarter d'un pouce de l'observation des lois qu'il a promulguées et qu'il fait exécuter, exiger l'intégrité de chacun dans l'administration et les magistratures.” - La Folie critique les actions des rois, il commence par citer les devoirs des monarques.

 

-“Tous les regards se tournent vers lui, car il peut être, par ses vertus, l'astre bienfaisant qui assure le salut des hommes ou la comète mortelle qui leur apporte le désastre. Les vices des autres n'ont pas autant d'importance et leur influence ne s'étend pas si loin; mais le Prince occupe un tel rang que ses moindres défaillances répandent le mauvais exemple universel.” - La Folie mentionne que les monarques peuvent être “l’astre bienfaisant” ou “la comète mortelle. Ils peuvent porter le bien mais aussi le mal suprême pour son peuple. Nous pouvons remarquer l'idée du prince miroir, qui est une des idées principales des humanistes.

 

-“Les vices des autres n'ont pas autant d'importance et leur influence ne s'étend pas si loin; mais le Prince occupe un tel rang que ses moindres défaillances répandent le mauvais exemple universel.”- Moria utilise la flatterie au début pour qualifier le Prince comme un être hors du commun dont la moindre faute peut avoir une amplitude  tel que le peuple deviendra corrompu.

 

-“En vérité, si les princes se voyaient dans cette situation, ce qu'ils feraient s'ils étaient sages, ils ne pourraient, je pense, goûter en paix ni le sommeil, ni la table. C'est alors que j'apporte mon bienfait : ils laissent aux Dieux l'arrangement des affaires, mènent une vie de mollesse et ne veulent écouter que ceux qui savent leur parler agréablement et chasser tout souci des âmes.- La Folie dénonce les comportements  des Princes qui changeraient s’ils régnaient avec la conscience de la supériorité de Dieu. Ainsi, elle critique davantage par la suite, en dénonçant que les Princes écoutent seulement les flatteurs et les beau parleurs.  

 

- “Que dirai-je des Gens de cour? Il n'y a rien de plus rampant, de plus servile, de plus sot, de plus vil que la plupart d'entre eux, et ils n'en prétendent pas moins au premier rang partout. Sur un point seulement, ils sont très réservés; - Moria utilise de l’ironie pour qualifier les courtisans.

 

Moria est la mauvaise conscience de son temps, elle joue à merveille son rôle de bouffon : elle amuse et inquiète en même temps. Sa plus grande arme est l’ironie qui lui sert à faire naître le remords.

 

Conclusion

 

La dénonciation des Grands est, depuis le début du 16ème siècle, un thème courant. Le courtisan idéal est l’homme cultivé et aristocrate, complet et fidèle à son rang, mais dans la réalité l’écart est considérable et le noble est un personnage tout en apparence et en vantardise.

Erasme dénonce la faute politique sur le plan moral avec originalité puisque c’est Folie qui parle. Il fait confiance à son lecteur qui doit discerner le faux du vrai. C’est une lecture questionnante. L’art de la rhétorique est fondé sur l’emploi systématique du paradoxe.


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