Commentaire composé de Gargantua de Rabelais, chapitre 57, L'Abbaye de Thélème

Commentaire composé de Gargantua de Rabelais, chapitre 57, L'Abbaye de Thélème

Photo by Michael D Beckwith on Unsplash
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Texte

Gargantua - Chapitre 57, l’abbaye de Thélème

 

   Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait ni à boire, ni à manger ni à faire chose autre quelconque. Ainsi l'avait établi Gargantua.

   En leur règle n'était que cette clause :

Fais ce que voudras,

 

   parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur. Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection, par laquelle à vertu franchement il tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude, car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.

   Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu'à un seul voyaient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une disait : " Buvons ", tous buvaient. Si disait : " Jouons ", tous jouaient. Si disait : " Allons à l'ébat ès champs ", tous y allaient. Si c'était pour voler ou chasser, les dames, montées sur belles haquenées, avec leur palefroi gourrier sur le point mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.

 

   Tant noblement étaient appris qu'il n'était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue. Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, mieux maniant tous bâtons, que là étaient. Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte mulièbre honnête et libère, que là étaient. Par cette raison quand le temps venu était que aucun d'icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l'aurait pris pour son dévot et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d'autant s'entr'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces.

Commentaire composé

Problématique : Comment Rabelais dans cet extrait construit-il une utopie pour promouvoir les valeurs humanistes ?

 

I Une utopie

 

“ Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre.” - Le narrateur pose le principe du travail quotidien des habitants de l’abbaye qui est rythmé par leur volonté et non pas la contrainte. 

“Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait.”- 

 

“Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait ni à boire, ni à manger ni à faire chose autre quelconque. Ainsi l'avait établi Gargantua.”- Le narrateur commence par citer les besoins primaires du corps humain “boire” et “manger” puis “à faire chose autre quelconque.”. Il ne cite pas le travail, ce qui met l’emphase sur la liberté des habitants de l’abbaye. 

 

“ En leur règle n'était que cette clause :

Fais ce que voudras,” Montre la liberté des habitants dont les actions ne sont pas imposées

 

“Si c'était pour voler ou chasser, les dames, montées sur belles haquenées, avec leur palefroi gourrier sur le point mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.” - Les femmes participent à la chasse. Les plus beaux rapaces sont portés par les femmes. 

 

 “Tant noblement étaient appris qu'il n'était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue.” Le narrateur décrit bien un univers utopique car la langue de communication de cette époque était le latin et seule la haute société avait accès à la maîtrise des arts. Pour Rabelais le savoir doit être accessible à tous.

 

“ Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, mieux maniant tous bâtons, que là étaient.”- Rabelais reprend le principe de l’amour courtois  avec des chevaliers qui savaient manier les armes aussi bien que le langage. 

 

“ Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte mulièbre honnête et libère, que là étaient.”-  Rabelais donne une liberté aux femmes qui sont libres de faire leurs choix. 

 

“Par cette raison quand le temps venu était que aucun d'icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l'aurait pris pour son dévot et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d'autant s'entr'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces.” Rabelais explique les principes du mariage à Thélème qui doit être fondé sur l'amitié préalable des fiancés et les principes de l’amour courtois. Il garantit que si le mariage est fondé sur l'amitié alors le couple s’aimera de plus en plus.  

 

 

II Un texte humaniste

 

“Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait.”- Le narrateur cite les actions quotidiennes qui expliquent aussi les fonctionnements du corps humain ( Rabelais étant un médecin humaniste est obnubilé par le corps humain).

 

“Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait ni à boire, ni à manger ni à faire chose autre quelconque. Ainsi l'avait établi Gargantua.” - Cette citation montre la liberté des habitants de l’abbaye de Thélème, qui souligne aussi la vision communautaire et la liberté conditionnelle. 

 

“parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur.” - Le narrateur propage les principes des humanistes qui soulignent que l'alphabétisation des habitants contribue au bien de la communauté. Chacun contribue à sa communauté ce qui leur permet de vivre en autarcie. 

 

“Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection, par laquelle à vertu franchement il tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude, car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.”- Le narrateur fait la morale en expliquant que la soumission et la contrainte font oublier le bien à l’homme qui devient déprimé et soumis et provoque en lui une volonté de se venger. 

 

“Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu'à un seul voyaient plaire.” - Le narrateur explique que la liberté et la bonne volonté d’un citoyen qui montre le bon exemple peut conduire les autres à le suivre. 

Si quelqu'un ou quelqu'une disait : " Buvons ", tous buvaient. Si disait : " Jouons ", tous jouaient. Si disait : " Allons à l'ébat ès champs ", tous y allaient.

 

 

“Si c'était pour voler ou chasser, les dames, montées sur belles haquenées, avec leur palefroi gourrier sur le point mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.” - Rabelais apporte l’idée révolutionnaire de l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour lui l’homme et la femme sont complémentaires et donc la femme ne devrait pas être soumise à l’homme comme c’est le cas dans la société du XVIème siècle. Cette idée novatrice ne sera réellement mise en application en Europe qu’après la seconde guerre mondiale ce qui montre bien le caractère avant-gardiste de Rabelais.

 

 

“Tant noblement étaient appris qu'il n'était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme qu'en oraison solue.” - Rabelais décrit une éducation encyclopédique, complète  qui donne une grande place aux arts ( ce qui renvoie à la période de la Renaissance) et aux langues qui permettent la communication entre les peuples. 

 

“Par cette raison quand le temps venu était que aucun d'icelle abbaye, ou à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l'aurait pris pour son dévot et étaient ensemble mariés ; et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage ; d'autant s'entr'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces.” Rabelais est un auteur féministe, qui laisse à la femme le choix de choisir son mari ( ce qui n’est pas le cas au XVIe siècle). 

 

Conclusion: 

 

Dans cet extrait, Rabelais construit une utopie où la vie quotidienne des habitants  est fondée sur le respect des besoins de chacun, la bonne volonté et la liberté. Il promeut les principes humanistes dont l'éducation encyclopédique ainsi que l'égalité entre l’homme et la femme. D’ailleurs sa société est basée sur l’amour courtois : il défend le mariage d’amour et croit à l'éternité des sentiments. 


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Commentaires: 1
  • #1

    Pierre Collenot (jeudi, 17 mai 2018 16:07)

    Bonjour,
    J'aime beaucoup ce texte de François Rabelais, pour plusieurs raisons :
    - d'abord parce que Thélème est la première utopie française connue. Les utopies dirigent le monde depuis des millénaires. Beaucoup sont mortes parce qu'elles ne mettaient pas ou ne mettaient plus
    l'homme au centre de leur projet. Quelques unes traversent les siècles sans vieillir. Celle de Thélème en fait partie.
    - ensuite, le contexte historique de la création de Thélème par François Rabelais. En pleine époque de la Renaissance en France, période de grande effervescence intellectuelle et artistique, François
    est moine dans l'abbaye de Maillezais en Vendée, dans le Marais Poitevin. Dans sa cellule, il se prend à rêver d'une abbaye idéale, sans clôture, sans murs, ouverte à tous, hommes, femmes, mariés ou
    non, un lieu dont la seule règle est "Fais ce que vouldras".
    A l'époque, on brûlait de bons chrétiens pour beaucoup moins que cela. Mais heureusement François a des amis protecteurs qui veillent sur lui. La Renaissance, encouragée par les rois, calme les
    ardeurs vindicatives de l'Eglise. Il n'ira pas sur le bûcher.
    - enfin, cette utopie fait partie pleinement de ce qui me guide aujourd'hui.