Commentaire composé de Voltaire, De l'horrible danger de la lecture

Commentaire composé de Voltaire, De l'horrible danger de la lecture

Photo by Ben White on Unsplash
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Texte

De l'horrible danger de la lecture

   Nous Joussouf-Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction. Comme ainsi soit que Saïd-Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit État nommé Frankrom, situé entre l'Espagne et l'Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l'imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus par leur zèle contre l'esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l'imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées.

 

   1° Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.

 

   2° Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.

 

   3° Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.

 

   4° Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.

 

   5° Ils pourraient, en augmentant le respect qu'ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu'il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.

 

   6° Il arriverait sans doute qu'à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.

 

   A ces causes et autres, pour l'édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défendons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l'ancien usage de la Sublime-Porte.

 

   Et pour empêcher qu'il n'entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l'Occident septentrional ; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays ; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu'il nous plaira.

 

   Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l'an 1143 de l'hégire.


Voltaire


Pour bien comprendre les procédés de l'argumentation je vous conseille de lire ce livre


Commentaire composé

Problématique : En quoi cette critique ironique de l'ignorance provoquée par la Religion diffuse-t-elle les principes des Lumières ?

 

I) L’ironie

 

  • “Nous Joussouf-Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.” - Voltaire pour éviter la censure se place dans la peau d’un faux muphti et des la premiere phrase il fait preuve de l’ironie puisqu’il souhaite aux fidèles de rester sots s’ils veulent être bénis.

 

  • “ Comme ainsi soit que Saïd-Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit État nommé Frankrom, situé entre l'Espagne et l'Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l'imprimerie”- Voltaire utilise de vrais nom de pays (sauf Frankrom) pour soutenir son argumentation ironique puisque le faux mouphti condamne l’imprimerie comme une vicieuse découverte.  

 

  • “  1° Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.” - Le faux mouphti condamne l’imprimerie place l’ignorance comme un élément fondamental des Etats bien réglementés.

 

  • “  3° Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place. “ - Voltaire dit que  les livres d’histoire sont des outils de manipulation et ne transcrivent  pas la réalité . De plus, dans ce pays, il est interdit de vouloir l'équité et l’amour de la patrie.

 

  •  “ 5° Ils pourraient, en augmentant le respect qu'ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu'il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.” - D'après le faux muphti, l’imprimerie serait un vecteur de damnation pour les croyants.  

  •  A ces causes et autres, pour l'édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle.

 

  • “ 6° Il arriverait sans doute qu'à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.”- Le faux muphti refuse le progrès même ceux qui peuvent être bénéfiques pour les populations et les conduit au péril.  

 

  • “Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net.” - Le faux muphti déclare que toute personne sachant parler est dangereuse pour l’Etat.

 

  • Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l'ancien usage de la Sublime-Porte.

  • lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu'il nous plaira.

  • Donné dans notre palais de la stupidité,- ironie

 

II) Critique de la Monarchie

 

  • “a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l'imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus par leur zèle contre l'esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l'imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées.” - Le faux muphti se consulte avec des hommes d’Eglise et parle au nom de Dieu (comme les rois de France) pour censurer l’imprimerie nuisible aux fidèles.

 

  • “   1° Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.” - Voltaire en utilisant l’ironie critique de manière indirecte l’Inquisition et la censure royale qui veulent tenir le peuple dans l’ignorance. Pour les Rois de France, l’ignorance est le moyen pour maîtriser le peuple.  

 

  •    “ 2° Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.”- Voltaire critique la monarchie en faisant un jeu de mots sur le nom “cultivateur”: d’un côté Les Lumières se considèrent comme les cultivateurs de l’esprit et de l’autre nous pouvons remarquer un paradoxe puisque les agriculteurs sont en grande majorité analphabètes. Le faux muphti craint qu'à l’aide de l’imprimerie la diffusion du savoir peut provoquer le soulèvement des populations.  

 

  •  3° Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.

 

  • “Et pour empêcher qu'il n'entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l'Occident septentrional ; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays ;”- Voltaire critique les médecins qu’il juge d'incompétents et qui préviendraient toute infiltration de savoir.

 

  • “lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu'il nous plaira.” Personnification de l'idée novatrice qui essaye de s’infiltrer et dénonciation de la lettre de cachet du Roi qui ne peut pas être mise en cause et qui a été le moyen privilégié de se débarrasser des philosophes des Lumières.  

  •  

 

III) Les idées des Lumières

 

  •  “  2° Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.” - Voltaire propage de manière indirecte les principes des Lumières fondés pour libérer les gens par le savoir et combattre l’ignorance.

 

  • “  4° Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.” - Voltaire qualifie les philosophes des Lumières de “misérables”  puisqu’ils sont persécutés et sont obligés de se cacher de la censure et de s’exiler. D’ailleurs, le but des Lumières était d'éclairer les peuples et les faire sortir de l’obscurantisme.   

 

  • “Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défendons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à leurs enfants.” - Voltaire condamne l’ignorance qui permet de manipuler les populations en utilisant leur peur de l’enfer.

 

Conclusion: Dans ce traité, Voltaire utilise de l’ironie pour critiquer les Rois de droit Divin et leur pouvoir absolu. Ils utilisent la manipulation sur les populations en favorisant l’obscurantisme. D’ailleurs dans ce texte, il communique les principes des Lumières qui ont pour but principal d'éclairer les esprits. Enfin, en se plaçant dans la peau d’un faux muphti, Voltaire échappe lui-même à la censure qu’il condamne.


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