Commentaire composé du portrait de l'antiquaire dans La Peau de chagrin de Balzac

Commentaire composé du portrait de l'antiquaire dans La Peau de chagrin de Balzac

Photo by mari lezhava on Unsplash
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Texte

Tout à coup il crut avoir été appelé par une voix terrible, et tressaillit comme lorsqu’au milieu d’un brûlant cauchemar nous sommes précipités d’un seul bond dans les profondeurs d’un abîme. Il ferma les yeux ; les rayons d’une vive lumière l’éblouissaient ; il voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d’une lampe. Il ne l’avait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir. Cette apparition eut quelque chose de magique. L’homme le plus intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage extraordinaire qui semblait être sorti d’un sarcophage voisin. La singulière jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l’inconnu de croire à des effets surnaturels ; néanmoins, pendant le rapide intervalle qui sépara sa vie somnambulique de sa vie réelle, il demeura dans le doute philosophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré lui, sous la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystères sont condamnés par notre fierté ou que notre science impuissante tâche en vain d’analyser.


Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle. Sans le bras décharné, qui ressemblait à un bâton sur lequel on aurait posé une étoffe et que le vieillard tenait en l’air pour faire porter sur le jeune homme toute la clarté de la lampe, ce visage aurait paru suspendu dans les airs. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse. Les lèvres de cet homme étaient si décolorées, si minces, qu’il fallait une attention particulière pour deviner la ligne tracée par la bouche dans son blanc visage. Son large front ridé, ses joues blêmes et creuses, la rigueur implacable de ses petits yeux verts, dénués de cils et de sourcils, pouvaient faire croire à l’inconnu que le Peseur d’or de Gérard Dow était sorti de son cadre.

 

Honoré de Balzac, La Peau de chagrin

Commentaire composé

Comment Balzac, auteur phare du mouvement réaliste, nous dresse-il  dans ce passage à l’atmosphère fantastique un portrait inquiétant du personnage de l’antiquaire derrière lequel se dessine la figure du diable contre lequel devra se battre son personnage principal, le jeune Raphaël ?

 

 

 

 Tout d’abord, Balzac, nous montre que cet oeuvre est fantastique grâce à plusieurs termes et symboliques correspondant à ce genre littéraire.

L’auteur décrit l'atmosphère comme mystérieuse et choquante. Il utilise des verbes montrant le doute du protagoniste, ce qui donne un air fantastique : “il crut avoir été appelé par une voix terrible”, “ Il ne l’avait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir”.

L’apparition de la personne est très vague: “d’un seul bond dans les profondeurs de l'abîme” mais se concrétise à travers la lecture du texte : “cette espèce de fantôme”, “un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe”. Le personnage apparaît “d’une vive lumière” qui “éblouissait” Raphaël, l’obligeant à fermer les yeux et être comme dominé par ce personnage inquiétant. La lumière se dissipe petit à petit, et le protagoniste a enfin l'opportunité de l’observer. Balzac utilise aussi le champ lexical de la peur montrant que Raphaël est inquiété par la figure étrange apparue des “abysses”. Le protagoniste, est choqué par l’apparition de l’antiquaire, et ne peut que “trembl[er] devant ce personnage”.

Le narrateur, à la manière d’un peintre, met en scène le décor et le personnage de manière rigoureuse et en utilisant des jeux de lumière : “briller au sein des ténèbres”, “Un peintre aurait, [...] en deux coups de pinceaux fait de cette figure une belle image”. Ainsi, Balzac nous présente le personnage de l'antiquaire d’une façon fantastique.

 

        Nous allons voir maintenant qu’en étudiant de façon plus approfondie et symbolique le portrait de ce personnage inquiétant il en ressort qu’il est une figure diabolique.

Le narrateur utilise le champ lexical de la mort qui nous montre l’allure du personnage. Le narrateur fait comprendre que l'étrange personnage ressemble à un cadavre, à un squelette : “le bras décharné, qui ressemblait à un bâton”. Le corps du personnage est recouvert avec très peu de peau, comme s’il était squelettique. L’auteur insiste davantage sur l’aspect squelettique du personnage en employant d’autres termes tel que “crâne”, “sec”, “maigre”. On a l’impression que les lèvres de cette personne ont disparu, comme s’il ne donnait plus d’amour et ne mangeait plus depuis longtemps. Le personnage n’a pas besoin de communiquer avec la parole mais communique grâce à sa pensée. Tout en aillant un air de cadavre, le narrateur le décrit comme une personne d’une jeunesse éternelle “La singulière jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme”. Le vieillard semble immortel, et donc surnaturel. Balzac met en scène le personnage habillé tout en noir, obscure : “vêtu d’une robe en velours noir”, “une calotte en velours également noir”. Symboliquement, le noir est la couleur représentant le mal, la mort. Le seul élément qui ressort de ses vêtements est son visage d’une froideur et d’un pâle extrême ainsi que ses yeux d’un vert perçant. D'après la bible, le vert est une couleur associée au diable. Le diable a les yeux verts, tout comme la figure fantastique de l'antiquaire Le rouge est aussi une couleur dominante dans le texte. Le rouge est la couleur représentant le sang, et le feu de l’enfer : “il voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre”. Le suffixe “âtre” est toujours péjoratif, ce qui donne un air encore plus inquiétant. On a l’impression que le personnage surgit directement des sous-sols de l’enfer. Balzac emploie le champ lexical de l’enfer tout au long du texte afin de mieux contextualiser le personnage. Des termes et personnages symboliques de l’enfer sont utilisés par le narrateur et même des références bibliques telles que Méphistophélès, un des noms du diable. L’antiquaire nous donne l’impression qu’il peut lire dans l'âme d’une autre personne grâce à son regard et ses pensées. L’antiquaire est une figure du diable. Sans le savoir, Raphael s'apprête à signer un pacte avec le diable en personne, en pensant que la peau de chagrin réglera tout ses problèmes sans contrepartie, alors qu'en fait, c’est le commencement des problèmes et il la paiera au prix de sa vie.

 

Ainsi, bien que La Peau de Chagrin soit à beaucoup d’égards un roman réaliste, le passage étudié plonge le lecteur en plein fantastique avec l’apparition du diable en personne. Cette rencontre représente un tournant pour le personnage de Raphaël qui s’apprête sans le savoir à nouer un pacte avec le diable. Cet extrait marque le début de la descente aux enfers du jeune héros.

 

 


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