Commentaire composé de la Scène I de L'Ile des Esclaves de Marivaux

Commentaire composé de la Scène I de L'Ile des Esclaves de Marivaux

Photo by Lloyd Dirks on Unsplash
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Texte

Scène I de L'Ile des Esclaves de Marivaux

[...]

 

IPHICRATE : Avançons, je t'en prie.

ARLEQUIN : Je t'en prie, je t'en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela.

IPHICRATE : Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et, en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.

ARLEQUIN, en badinant : Badin, comme vous tournez cela ! (Il chante.)

                   L'embarquement est divin,

                   Quand on vogue, vogue, vogue ;

                   L'embarquement est divin

                   Quand on vogue avec Catin.

IPHICRATE, retenant sa colère : Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.

ARLEQUIN : Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.

IPHICRATE : Eh ne sais-tu pas que je t'aime ?

ARLEQUIN : Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s'ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge.

IPHICRATE, un peu ému : Mais j'ai besoin d'eux, moi.

ARLEQUIN, indifféremment : Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous dérange pas !

IPHICRATE : Esclave insolent !

ARLEQUIN, riant : Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes ; mauvais jargon que je n'entends plus.

IPHICRATE : Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ?

ARLEQUIN, se reculant d'un air sérieux : Je l'ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes, j'étais ton esclave ; tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres.

Il s'éloigne.

IPHICRATE, au désespoir, courant après lui, l'épée à la main : Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable ! tu ne mérites pas de vivre.

 

ARLEQUIN : Doucement ; tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde.


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Commentaire composé

I. L’inversion des rôles et les relations entre les personnages

 

IPHICRATE : Avançons, je t'en prie.

ARLEQUIN : Je t'en prie, je t'en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela.” :

  Ici, Iphicrate commence a être vraiment d’une politesse exemplaire car il sait très bien où il se trouve et d’ailleurs Arlequin le lui rappelle : “c’est l’air du pays”, une remarque ironique.

 

“IPHICRATE : Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et, en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.”:

  Iphicrate reprend très vite son rôle de maître en disant “hâtons-nous” ou encore “nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens”. Il parle comme les domestiques étaient ses biens matériels.

 

ARLEQUIN, en badinant : Badin, comme vous tournez cela ! (Il chante.)

                   L'embarquement est divin,

                   Quand on vogue, vogue, vogue ;

                   L'embarquement est divin

                   Quand on vogue avec Catin.”

Arlequin “badine” pour gagner du temps et rester sur cette île. Il se sent libre, c’est ce qui lui permet de chanter, “ARLEQUIN, riant” montre qu’au fil du texte Arlequin se libère de plus en plus de l’emprise de son maître.

 

“IPHICRATE, retenant sa colère”:

  Iphicrate pour la première fois retient sa colère et ne frappe pas Arlequin pour se défouler car il sait que si par malheur il le fait il se fera remarquer comme étant un maître.

 

ARLEQUIN : Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.”

  Arlequin se moque de Iphicrate en expliquant que pour une fois il ne l’a pas frappé seulement parce que le gourdin est dans la chaloupe est qu’il ne peut plus la récupérer.

 

“ Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.”:

  Incommunicabilité : les personnages ne se comprennent plus car leurs pensées sont désaccordées et ainsi les mots n’ont plus le même sens pour chacun d’eux, ce qui se confirme quelques répliques plus tard avec : “Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes ; mauvais jargon que je n'entends plus”.

 

IPHICRATE : Eh ne sais-tu pas que je t'aime ?”:

  Iphicrate ici est hypocrite car bien évidemment on ne frappe pas quelqu’un qu’on aime.

 

ARLEQUIN : Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé.” :

Arlequin fait preuve d’une grande maîtrise de la langue en utilisant à nouveau l’ironie pour parler des coups de bâton qu’il reçoit de son maître.

 

ARLEQUIN, indifféremment” :

Pour la premières fois depuis le début de la pièce Iphicrate n’a plus aucune emprise sur les émotions d’Arlequin.

 

“IPHICRATE : Esclave insolent !” :

Marivaux nous remontre le vrai visage de Iphicrate. Le visage du maître voulant battre à mort son valet car pour lui c’est comme un bien matériel.

 

IPHICRATE : Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ?”: Iphicrate pour la première fois se rend compte qu’Arlequin ne lui obéit plus du tout et qu'il s’est libéré par la parole. Nous sommes bien ici au théâtre puisque c’est la parole qui accomplit l’action : on dit que la parole est performative.



II. Une critique de la société

 

“nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens” : Marivaux dénonce le fait que les maîtres possèdent des esclaves comme s’ils étaient des objets, ils sont déshumanisés.

 

“L'embarquement est divin” :

Les paroles de la chanson d’Arlequin font référence au voyage d’Ulysse dans l’île paradisiaque de Cythère car par ce parallèle, Marivaux veut montrer que voir un valet chanter et être joyeux relèverait du miracle dans la société du XVIIIème siècle.

 

IPHICRATE, retenant sa colère” :

pour une fois le maître ne frappe pas l’esclave et on peut dire que c’est une grande avancée surtout à cette époque.

 

ARLEQUIN : Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.” , “Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules”: Marivaux nous montre que le maître ne frappe pas le valet seulement car le maître tient à sa vie. Marivaux dénonce donc le fait que dans une société bien fondée personne ne devrait avoir le droit de frapper un individu juste car il en a envie.

 

“ Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin”:

Dans la société du XVIIIème siècle jamais un maître ne ferai l’effort de comprendre son valet.

 

IPHICRATE : Eh ne sais-tu pas que je t'aime ?”: Dans la société du XVIIIème siècle jamais un maître n’aurait eu la moindre affection pour un valet.

 

“IPHICRATE : Esclave insolent !” :

Cette courte réplique montre l’intensité de la violence ainsi que l’intolérance avec laquelle les maîtres traitaient leurs esclaves au XVIIIe siècle.



ARLEQUIN, se reculant d'un air sérieux : Je l'ai été, je le confesse à ta honte, mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes, j'étais ton esclave ; tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres.

Il s'éloigne.” :

Arlequin ici va parler comme un homme d’esprit en disant “je le confesse”et “je te le pardonne”. Ce pardon est caractéristique de la pensée des Lumières qu’il représente ici. De plus il argumente comme un philosophe. Et pour finir, la seule punition qu’Arlequin impose à Iphicrate c’est la honte de ce qu’il lui a fait subir.


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