Commentaire composé du chapitre “Des coches” dans Les Essais de Montaigne. Extrait du livre III, chapitre VI

Commentaire composé du chapitre “Des coches” dans Les Essais de Montaigne. Extrait du livre III, chapitre VI

Photo by Michael on Unsplash
Photo by Michael on Unsplash

Texte

Extrait du livre III, chapitre VI

 

En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; que s'ils voulaient lui payer un tribut, ils seraient très bénignement traités ; leur demandaient des vivres pour leur nourriture, et de l'or pour le besoin de quelque médecine ; leur expliquaient au demeurant la croyance d'un seul Dieu, et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d'accepter, y ajoutant quelques menaces. La réponse fut telle : que quant à être paisibles, ils n'en portaient pas la mine, s'ils l'étaient; quant à leur roi, puisqu'il demandait, il devait être indigent et nécessiteux ; et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d'aller donner à un tiers chose qui n'était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu'ils leur en fourniraient ; d'or, ils en avaient peu, et que c'était chose qu'ils mettaient en nulle estime, d'autant qu'elle était inutile au service de leur vie, alors que tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pour cette raison ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu'ils le prissent hardiment ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu'ils ne voulaient changer leur religion, s'en étant si utilement servis si longtemps, et qu'ils n'avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissances ; quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement d'aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; ainsi qu'ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n'étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers, autrement, qu'on ferait d'eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d'aucuns hommes exécutés autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance.

 

Les Essais, livre III, chapitre VI - Des Coches (extrait) - Montaigne


Pour bien maîtriser l'argumentation au Bac de français je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment Montaigne utilise genre du récit de voyage pour critiquer la colonisation et apporter des idées nouvelles.

 

I) Un récit de voyage

 

-“En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées”- Montaigne utilise les verbes d’action symbolisant le récit de voyage “côtoyant”, “prirent” avec une description du paysage “fertile et plaisante”.

La découverte d’une contrée fertile et accueillante est un topos du récit de voyage. Ici Montaigne fait référence à la découverte des Indes par les espagnols. Les indiens sont présentés comme paisibles et désintéressés, comme dans la plupart des autres récits de voyage du XVIème siècle : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en terre de Brésil, et Jacques Cartier, Voyages au Canada.

 

-“ainsi qu'ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n'étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers, autrement, qu'on ferait d'eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d'aucuns hommes exécutés autour de leur ville.”- Les Indiens après avoir écouté les menaces des espagnoles les menacent à leur tour mais de façon plus violente et en faisant une démonstration de force car ils leur exposent les têtes de leurs ennemis décapitées.




II) Une critique de la colonisation

 

-“En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées”- Montaigne critique déjà les pratiques des Espagnols qu’ils pratiquent dans chaque nouveau territoire conquis

- “ qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes”- Montaigne utilise de l’ironie pour critiquer l’attitude des Conquistadors qui se présentent comme des hommes bienveillants. Montaigne ironise au sujet du roi de Castille et du Pape qui se sont autoproclamés plus grands monarques de l’univers et qui vont imposer leurs souveraineté à des gens qui ne les connaissent pas   

 

- “que s'ils voulaient lui payer un tribut, ils seraient très bénignement traités ; leur demandaient des vivres pour leur nourriture, et de l'or pour le besoin de quelque médecine” - Montaigne continue sa description ironique sur la manière de payer les impôts qui mène à leur sécurité et sur l’approvisionnement en or qui est présenté comme un médicament par le Espagnols. Montaigne attaque de manière indirecte les pratiques des Espagnols qui se présentent comme indispensables aux populations indigènes qui pourtant, vivaient très bien jusqu’à leur arrivée.

 

- “leur expliquaient au demeurant la croyance d'un seul Dieu, et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d'accepter, y ajoutant quelques menaces.”- Montaigne fait  recours encore une fois a l’ironie pour attaquer les manières de christianisation force des populations indigènes.  

- “La réponse fut telle : que quant à être paisibles, ils n'en portaient pas la mine, s'ils l'étaient; quant à leur roi, puisqu'il demandait, il devait être indigent et nécessiteux” - Les indiens sont les porte-parole de Montaigne qui leur fait dire avec beaucoup de justesse et d’ironie que le roi de Castille est sûrement très pauvre puisqu’il leur demande de l’or et que les soldats espagnols semblent bien agressifs et menaçants pour des gens paisibles.

- “et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d'aller donner à un tiers chose qui n'était pas sienne,”- Le roi des indiens est porte parole des idées de Montagne: il se demande comment les Espagnols et les Portugais se permettent de se partager des territoires qui ne leur appartiennent pas.

 

-“pour cette raison ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu'ils le prissent hardiment ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu'ils ne voulaient changer leur religion, s'en étant si utilement servis si longtemps,”- Montaigne est ici encore porte parole des indiens qui refusent de se convertir au christianisme malgré les belles paroles des espagnols qui n’ont pas su les persuader des bénéfices qu’ils pourraient retirer d’une conversion.

- “quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement d'aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus”- En menaçant les amérindiens les conquistadors dévoilent leur véritable intention de conquête, ce qui s’oppose à leur première déclaration d’hommes paisibles.



III) Les idées humanistes Montaigne



-“quant aux vivres, qu'ils leur en fourniraient ; d'or, ils en avaient peu, et que c'était chose qu'ils mettaient en nulle estime, d'autant qu'elle était inutile au service de leur vie,” - Montaigne commence son enseignement aux Européens, il leur rappelle que l’or ne va pas résoudre les famines puisqu’il ne peuvent pas s’en nourrir et que donc ils accordent trop d’importance à ce métal.   

 

- “quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement d'aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus”- Montaigne précise que pour convaincre et persuader quelqu’un, il ne faut pas le menacer. De plus, les Européens commettent une imprudences en menaçant un peuple dont ils ignorent le caractère (qui peut être belliqueux) et les armes dont ils disposent.

 

-“Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance.”- Montaigne fait une conclusion ironique à sa démonstration sur la question de civilisation. En effet, il nous porte à nous interroger sur la définition d’une civilisation  sous-développée et sur les notions de richesse et d’abondance en montrant que les Indiens vivaient en paix et prospérité avant que les Conquistadors viennent troubler leur harmonie.

 

Pour conclure, Montaigne utilise l’ironie et se place comme porte-parole et défenseur de toutes les civilisations à une époque ethnocentrique.   


Écrire commentaire

Commentaires : 0