Commentaire composé de la Fable de La Fontaine « La Mort et le mourant » Livre VIII, fable I.

Commentaire composé de la Fable de La Fontaine « La Mort et le mourant » Livre VIII, fable I.

Photo by Cristian Grecu on Unsplash
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Texte

La Mort et le Mourant

La Mort ne surprend point le sage ;

Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir

Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :

Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne

Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;

Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière,

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur,

Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,

La mort ravit tout sans pudeur

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré,

Et puisqu'il faut que je le die,

Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,

Se plaignait à la Mort que précipitamment

Elle le contraignait de partir tout à l'heure,

Sans qu'il eût fait son testament,

Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure

Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.

Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;

Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;

Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.

Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !

- Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris ;

Tu te plains sans raison de mon impatience.

Eh n'as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris

Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en France.

Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J'aurais trouvé ton testament tout fait,

Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;

Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment,

Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe :

Toute chose pour toi semble être évanouie :

Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus :

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus

Je t'ai fait voir tes camarades,

Ou morts, ou mourants, ou malades.

Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge

On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,

Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet ;

Car de combien peut-on retarder le voyage ?

Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,

Vois-les marcher, vois-les courir

A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,

Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.

J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

Commentaire composé

Remarques d’ensemble

Cette fable est inscrite dans les traditions antiques et chrétiennes.

La composition est ternaire.

Le prologue est en forme de danse macabre.

La 2ème partie est la fable.

La 3ème partie donne la parole à La Fontaine.

 

Le moraliste accuse, le fabuliste console.

 

L’octosyllabe est perçu comme plus près de la prose au 17ème siècle, mais il est très chantant.

 

Lecture analytique

 

  1. Le prologue : La mort et la vie

Le prologue : c’est une voix off qui adopte l’universalité.

Il y a une allégorie de la mort et du sage.

Par le « on » on se rapproche des interlocuteurs.

Le « vous » est faux puisqu’on est encore dans un principe d’universalité, il est nié parce qu’il s’inscrit dans une concession.

Le prologue fait le lien entre une culture extérieure au lecteur et une histoire qui lui sera montrée.

 

Le problème est présenté comme une question de temps : Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Les accumulations et les répétitions, les adjectifs et pronoms indéfinis (ravit tout, rien de moins ignoré) montrent le poids du temps.

 

Et puisqu’il faut que je le die est le seul vers sans rime, il annonce la fable.

 

  1. La fable : La dureté de la condition humaine

Il y a une prosopopée de la mort.

Beaucoup d’assonances.

On a des alternances métriques 8/10/12 qui agissent sur le lecteur.

 

Le mourant n’a que des préoccupations matérielles : Sans qu’il eût fait son testament, / Il me reste à pourvoir un arrière-neveu préoccupations pour les autres ; Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile préoccupation pour lui-même, inutile puisqu’il doit mourir.

Mais on entend l’humour du narrateur qui nous fait comprendre qu’il n’est pas du côté du mourant : Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. / Il n’importe à la République / que tu fasses ton testament. (Attention ici république = la chose publique (res publica) les gens, car on est sous Louis XIV).

L’humour montre comment il faut lire la fable : avec un œil critique.

 

Quand tout faillit en toi. Plus de goût, plus d’ouïe. Ce qui « faillit » c’est ce qui manque et ce qui trompe au 17ème siècle.

Le vieillard faillit parce qu’il n’a pas eu l’authenticité de ce voir tel qu’il est.

Les ruptures métriques cassent la majesté de l’alexandrin, le discours est heurté le vieillard se débat.

 

Le discours de la mort est sans concession : elle nie son intérêt pour l’humanité.

La fin est extrêmement dure.

On a des effets d’allongement avec les allitérations : 

Ou morts, ou mourants, ou malades 3 fois la consonne M dans 8 syllabes. 

Allons, vieillard et sans réplique 3 fois la consonne L dans 8 syllabes.


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