Commentaire composé de la Fable de La Fontaine, "Les deux Pigeons", Livre IX, fable II.

Commentaire composé de la Fable de La Fontaine, "Les deux Pigeons", Livre IX, fable II.

Photo by Fabrizio Verrecchia on Unsplash
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Texte

Les deux Pigeons


Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre.
L'un d'eux s'ennuyant au logis
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel. Au moins, que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor si la saison s'avançait davantage !
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon soupé, bon gîte, et le reste ?
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : J'étais là ; telle chose m'avint ;
Vous y croirez être vous-même.
À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.
Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
L'air devenu serein, il part tout morfondu,
Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,
Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie :
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las,
Les menteurs et traîtres appas.
Le las était usé ! si bien que de son aile,
De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.
Quelque plume y périt ; et le pis du destin
Fut qu'un certain Vautour à la serre cruelle
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du las qui l'avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.
Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
Fond à son tour un Aigle aux ailes étendues.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S'envola, s'abattit auprès d'une masure,
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
Finiraient par cette aventure ;
Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d'à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile et tirant le pié,
Demi-morte et demi-boiteuse,
Droit au logis s'en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
Que ce soit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste ;
J'ai quelquefois aimé ! je n'aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune Bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère,
Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?
Ai-je passé le temps d'aimer ?

Jean de la Fontaine - Les Fables

Commentaire composé

Remarques d’ensemble

Il y a une vision philosophique de l’amour.

La succession des obstacles montre ce qu’est le monde.

C’est une réflexion sur la solitude humaine.

 

Commentaire composé

 

  1. Un monde sans pitié

La figure du destin est sensible à travers les 2 énonciations.

L’ami cherche à lire les augures au voyageur avant son départ.

On est dans la structure épique de l’Odyssée, mais sans la présence des dieux.

Le pigeon est seul, d’où la suite des péripéties qui renvoient à autre chose : 

  • le nuage c’est ce qui va à l’encontre du désir, 
  • le lacet dans le pré c’est un monde de traîtrise, 
  • le vautour et l’aigle montrent la puissance de la convoitise, 
  • les enfants à la fronde montrent la perversité et l’innocence impossible.

Le pigeon est donc le porte-parole de la condition humaine.

Les présentatifs donnent l’impression que tous ces événements sont liés destin.

Les ruptures syntaxiques et prosodiques accentuent la fragilité du pigeon.

On ne sait pas ce qu’il pense, il est ballotté. Peu à peu, il change d’état d’esprit.

 

On est bien au-delà de l’histoire d’amour.

 

  1. Une condition humaine sans illusion mais la foi demeure

Le vide existentiel peut être comblé par de vraies valeurs (amitié…) ou des divertissements qui sont un masque, comme le voyage du pigeon.

Le pigeon qui reste au logis a tellement d’amour pour son compagnon que l’autre s’ennuie, il sature son désir. Chacun impose à l’autre une cruauté en ne répondant pas à son attente.

L’homme c’est à la fois celui qui veut partir et celui qui veut rester.

L’amour peut aider à supporter notre condition à condition d’accepter qu’il n’y ait pas d’amour heureux.

Pour avoir eu le courage de partir, les retrouvailles sont chargées de plaisir l’homme doit savoir surmonter les manques.

La Fontaine n’a pas là un discours épicurien car il ne prône pas le détachement.

L’amour devient une valeur qui permet d’accéder au calme.

 

L’art est le 2ème antidote car c’est la mémoire du désir. L’écriture est un moyen de revivre le souvenir.


Si vous étudiez les Fables de La Fontaine en oeuvre intégrale je vous conseille de lire ce livre



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