Commentaire composé de la mort d'Emma dans le roman Madame Bovary de Flaubert Extrait de la troisième partie, chapitre VIII

Commentaire composé de la mort d'Emma dans le roman Madame Bovary de Flaubert Extrait de la troisième partie, chapitre VIII

Photo by Tom Pumford on Unsplash
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Texte

Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l’eût guérie.

 

Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; il expliqua, même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.

 

— Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.

 

En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller.

 

Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l’appartement. Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d’une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

 

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

 

Souvent la chaleur d’un beau jour

Fait rêver fillette à l’amour.

 

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

 

Pour amasser diligemment

Les épis que la faux moissonne,

Ma Nanette va s’inclinant

Vers le sillon qui nous les donne.

 

— L’Aveugle s’écria-t-elle.

 

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

 

Il souffla bien fort ce jour-là,

Et le jupon court s’envola !

 

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.

 

Flaubert - Madame Bovary - Extrait de la troisième partie, chapitre VIII


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Commentaire composé

Comment Flaubert, dans ce roman, crée t-il une tragédie remplie d’émotion tout en montrant ironique envers son personnage ?

 

I Une tragédie

 

“Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il” : Charles aime toujours sa femme malgré tout le mal qu’elle lui a fait. Il espère l’impossible.

 

“Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller” : transition avant la description de l’agonie d’Emma.

 

“Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher” : description réaliste de la souffrance d’Emma. Flaubert met en scène la mort de son personnage principal comme dans une tragédie. La comparaison avec les globes de lampe montre le topos des yeux similaires à des miroirs de l’âme.

 

“Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place” : Félicité, étant chrétienne, prie pour sa maîtresse avec la foi simple et vraie d’une domestique ; le pharmacien, non croyant, est impressionné par la mort d’Emma, spectaculaire à cause de l'arsenic ; M. Canivet est habitué à voir des morts.

 

“Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma” : Même à sa mort, il fait un mouvement vers elle, alors qu’elle ne l’a jamais fait pour lui.

 

“Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son cœur” : Charles l’aime tellement qu’il semble mourir avec elle.

 

“À mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons” : resserrement tragique du temps pour montrer que la mort se rapproche.

 

“elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary” : champ lexical du désespoir. Charles a aimé Emma aussi fort que les héros des romans de Walter Scott qu’elle lisait mais elle ne s’en n’est pas rendue compte et elle est allée chercher ailleurs ce que son mari voulait lui donner chaque jour. Toute sa vie est fondée sur une incompréhension.

 

“et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche” : figure du destin, le glas sonne avant même qu’elle ait expiré pour renforcer le tragique de sa mort.

 

“Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait” : comme dans les tragédies antiques, l’aveugle est une figure du destin qui vient “faire la morale” à Emma au moment de sa mort.

 

“Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.” : Flaubert montre l’horreur de la scène avec des adjectifs sortis d’une histoire fantastique.

 

“Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement” : Phrase horrifique montrant l’aveugle comme un sbire du Diable comme pour signifier que Emma mérite d’aller en Enfer.

 

“Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.” Les phrases deviennent plus courtes, montrant que la fin d’Emma est arrivée brutalement mettant fin à sa longue et terrible agonie.



II L’ironie du narrateur

 

“comme si le sacrement l’eût guérie” : Montre le côté anticlérical de l’auteur.

 

“il expliqua, même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour leur salut” : Emma n’a jamais ressenti de compassion dans son coeur et ne meurt qu’une fois avoir entendu l’aveugle. Ainsi, le lecteur comprend en même temps qu’Emma qu’elle a eu une vie malheureuse parce que son coeur était vide d’amour.

 

“elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux” : Il semblerait que, pour elle, devenir laide est pire que de mourir

 

“comme au contrecoup d’une ruine qui tombe” : Le narrateur compare Emma Bovary à une ruine, évoquant sa déchéance. Le verbe tomber montre sa chute morale et sociale durant tout le roman.

 

“Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait” : La mort d’Emma est interrompu par l’aveugle qui passe sous la fenêtre à ce moment crucial pour lui rappeler son manque de compassion envers lui lorsqu’elle l’a vu pour la première fois mendier à la porte de son fiacre à Rouan alors qu’elle dépensait l’argent de Charles avec son amant Rodolphe. L’aveugle chante ce qui contraste violemment avec la mort qui est en train de se jouer dans la pièce.

 

Souvent la chaleur d’un beau jour

Fait rêver fillette à l’amour.” : Rappel de l’enfance d’Emma qui rêvait au prince charmant, prince qu’elle n’a pas su voir en Charles.

 

Pour amasser diligemment

Les épis que la faux moissonne,

Ma Nanette va s’inclinant

Vers le sillon qui nous les donne” : La chanson de l’aveugle semble s'adresser directement à Emma.

 

“L’Aveugle s’écria-t-elle” : Lors de sa dernière parole, elle se rappelle de son erreur, lorsqu’elle a repoussé violemment l’aveugle sans aucune charité alors que les aveugles n’ayant pas la possibilité de travailler étaient obligés de mendier pour survivre misérablement. Or maintenant Emma se rend compte que le plus misérable des deux n’est pas celui qu’elle croyait.

 

Il souffla bien fort ce jour-là,

Et le jupon court s’envola !” : L’aveugle lui rappelle qu’elle a été infidèle en particulier le jour où elle l’a repoussé car elle se rendait à l’hôtel avec son amant et qu’elle est déshonorée pour avoir soulevé “son jupon”.

 

Conclusion : Ainsi, dans ce texte, Flaubert raconte la mort de son personnage principal sous la forme d’un récit tragique teinté d’ironie qui résume à lui seul l’ensemble du roman et en démontre toute la philosophie.


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