Commentaire composé de Alfred Jarry, Ubu Roi, acte I, scène 1

Commentaire composé de Alfred Jarry, Ubu Roi, acte I, scène 1

Photo by Paweł Furman on Unsplash
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Texte

Alfred Jarry, Ubu Roi, acte I, scène 1


SCENE PREMIERE

PERE UBU, MERE UBU

PERE UBU

Merdre !

MERE UBU

Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.

PERE UBU

Que ne vous assom'je, Mère Ubu !

MERE UBU

Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.

PERE UBU

De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.

MERE UBU

Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ?

PERE UBU

De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux ?

MERE UBU

Comment ! Après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ?

PERE UBU

Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.

MERE UBU

Tu es si bête !

PERE UBU

De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant ; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants ?

MERE UBU

Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ?

PERE UBU

Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.

MERE UBU

Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?

PERE UBU

Eh vraiment ! et puis après ? N'ai-je pas un cul comme les autres ?

MERE UBU

A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.

PERE UBU

Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.

MERE UBU

Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.

PERE UBU

Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.

MERE UBU

Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.

PERE UBU

Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir !

MERE UBU, à part.

Oh ! merdre ! (Haut.) Ainsi, tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu ?

PERE UBU

Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat.

MERE UBU

Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?

PERE UBU

Eh bien, après, Mère Ubu ?

Il s'en va en claquant la porte.

MERE UBU, seule.

 

Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.


Si vous étudiez Ubu Roi d'Alfred Jarry en oeuvre intégrale je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Est-ce que cette scène d’exposition remplit son rôle ?

 

I On apprend des informations

A Père Ubu, un personnage stupide

 

 “Que ne vous assom'je, Mère Ubu !” : La colère qui ronge Père Ubu l’empêche de parler correctement. L’utilisation du verbe “assommer” le rend violent et nous renseigne sur la relation de force entre ces personnages.

 

“certes oui, je suis content.On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux ?” : Père Ubu nous relate son parcours avec fierté.

“Ah ! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis.” Cette réplique renchérit sur l’incompréhension de Père Ubu quant au déclaration de sa femme insistant sur un protagoniste pauvre d’esprit.

 

“Ah ! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.”: La colère regagne notre personnage, ce dernier semble épuisé par les propositions absurdes de sa conjointe préférant jouer avec un rapport de force sur cette dernière puisqu’il la prévient de ce qui l’attend si elle ne cesse pas.

 

“Eh vraiment ! et puis après ? N'ai-je pas un cul comme les autres ?” Cette réplique illustre un des seuls moments de lumière de Père Ubu car il ne tombe pas dans la piège de sa compagne.  

 

“Si j'étais roi, je me ferais construire une grande capeline comme celle que j'avais en Aragon et que ces gredins d'Espagnols m'ont impudemment volée.” : Malgré son essai pour ne pas tomber dans la ruse de sa femme, il se laisse tenter et rêve de toutes les opportunités qui l’attendraient s’il s’asseyait sur le trône.

 

“Ah ! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre au coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.“ : Il s’est lui-même qu’il est manipulé mais il est tellement préoccupé par cette opportunité qu’il met en place les moyens pour faire disparaître l’homme qui l’empêche d’accéder à son rêve ou plutôt au rêve de sa femme.

 

“Oh non ! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne ! plutôt mourir !” : Retour à la raison pour Père Ubu, nous sommes face à un personnage très maniable tiraillé entre la raison et l’envie de sa femme qui se transforme peu à peu en obsession pour lui.

 

“Ventrebleu, de par ma chandelle verte, j'aime mieux être gueux comme un maigre et brave rat que riche comme un méchant et gras chat. “ : Père Ubu résiste à sa femme et fait preuve d’intelligence pour une fois.

 

“Eh bien, après, Mère Ubu ?” : La dernière phrase de Père Ubu, sous la forme interrogative,  laisse le spectateur plein de doute quant à la suite de la pièce. Cependant la domination intellectuelle de sa femme laisse présager la mort du roi.



B Mère Ubu, un personnage manipulateur

 

“Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.” :  Cette réplique ironique nous renseigne sur la relation entre les deux personnages. En effet Mère Ubu nous apparaît comme intéressée. Elle commence par le flatter pour ensuite le manipuler.

 

“Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.” : Mère Ubu est d’une grande finesse dans son stratagème pour manipuler Père Ubu. En effet elle rend son mari fou de colère pour ensuite l’enrôler et arriver à ses fins. C’est ainsi qu’elle introduit l’idée d’un meurtre.

 

“Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort ?” : Mère Ubu continu sur sa lancée en provoquant avec ironie Père Ubu sur ses ambitions. Elle souhaite ainsi le bousculer dans sa vision des choses.

 

“Comment ! Après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon ?” : Mère Ubu le pousse dans ses retranchements, elle veut le fait ainsi culpabiliser nous montrant sa supériorité intellectuelle et son ambition.

 

“Tu es si bête !” A travers cette phrase, Mère Ubu explicite sa pensée et paraît fatiguée par la niaiserie de son mari. Par ailleur l’utilisation de l’adverbe “si” marque l’intensité de l’adjectif “bête”.

 

“De par ma chandelle verte, le roi Venceslas est encore bien vivant ; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants ?” : On perçoit ici que le plan de Mère Ubu commence à prendre forme puisque son conjoint pense à la mort du roi Venceslas.

 

“Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place ?” : L’ambition de Mère Ubu semble sans limites comme le prouve cette réplique où la forme de question hypothétique présente le massacre comme une solution éventuelle pour atteindre son objectif.

 

“Eh ! pauvre malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte ? “ : Toujours avec finesse, Mère Ubu rappelle son importance à son époux . L’auteur en profite pour mettre en évidence les clichés qui touchait son époque, notamment ici avec le rôle de la femme puisqu’il se résume au rapiècement des pantalons.  

 

“A ta place, ce cul, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.” : Le désir ardent de domination de la protagoniste ne disparaît pas, elle met ainsi en valeur tous les points positifs du pouvoir.

 

“Tu pourrais aussi te procurer un parapluie et un grand caban qui te tomberait sur les talons.” : Mère Ubu sait que son mari n’a aucune ambition donc elle suscite sa cupidité avec des propositions dérisoires et ridicules.

 

“Ah ! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.” : Mère Ubu sait dès à présent que son plan a fonctionné, cependant elle ne s’arrête pas là puisqu’elle flâte son mari comme si elle éprouvait du respect envers lui. Ce compliment est bien loin de celui qu’elle a employé au début de la pièce.

 

“Ainsi, tu vas rester gueux comme un rat, Père Ubu ?” : En fonction des paroles de son mari, Mère Ubu répond avec respect ou non. En effet si son mari est en accord avec son idée alors elle le complimente, si ce n’est pas le cas, elle se montre sèche et sans respect.

 

“Et la capeline ? et le parapluie ? et le grand caban ?” : Mère Ubu joue de sa malice pour amadouer son mari notamment en énumérant les objets auxquels il semble attaché.

 

“Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais vrout, merdre, je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.” : Même si la victoire n’est pas garantie, Mère Ubu semble satisfaite de l’influence qu’elle a eue sur son mari laissant présager un avantage pour cette dernière.



II Mais ces informations sont surprenantes

A Un langage surprenant

 

“Merdre !” : La première réplique de la pièce est un gros mot, ce qui est très original et surprenant. Cela nous renseigne sur le niveau intellectuel du personnage qui est présenté comme stupide. Cela montre aussi que Jarry recherche une complicité avec les spectateurs tout en se protégeant des critiques.

 

“De par ma chandelle verte,” : Cette expression est répétée une multitude de fois dans la pièce, or cette phrase n’a pas de sens ce qui montre la vacuité du personnage.

 

“tu vas rester gueux comme un rat” : Les insultes sont très présentes et montrent un comique de mots.

 

“Bougre de merdre, merdre de bougre” : Les expressions vides de sens sont multipliées comme si elles jouaient un rôle à part entière.

 

Certaines phrases sont très longues, d’autres ne contiennent qu’un mot, ainsi la taille des répliques ne cesse de changer créant un parallèle avec les changements d’émotions de Père Ubu.



B Des informations partielles

 

“Oh ! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.” : En tant que spectateur nous nous posons des questions sur l’intrigue de cette pièce puisque nous ne connaissons ni les personnages ( juste le fait qu’ils s’appellent par leur nom de famille ), ni le sujet de la discussion à laquelle on assiste.

 

Nous apprenons un peu de la personnalité des personnages:

L’un est stupide et très manoeuvrable : “je ne comprends pas” tandis que l’autre est manipulatrice et sans limite : “Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.”

 

“Vrout, merdre” : La multiplication des gros mots insiste sur des personnages simple d’esprits et nous informe sur leur classe sociale plutôt basse.

 

Aucune information précise n’est donnée sur le lieu et la date de l’histoire. Cependant nous comprenons qu’elle se situe dans une Pologne imaginaire : “vous pourriez faire succéder sur votre fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon”. Les archaïsmes dans le vocabulaire et la graphie nous renvoient à l’époque médiévale : “vous estes un fort grand voyou”, “une cinquantaine d'estafiers”, “qui te raccommoderait tes fonds de culotte ?”, “rouler carrosse par les rues”, “rester gueux”.


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