Commentaire composé du chapitre 4 de la deuxième partie de L'Etranger - Albert Camus

Commentaire composé du chapitre 4 de la deuxième partie de L'Etranger - Albert Camus

Photo by Claire Anderson on Unsplash
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Texte

L'après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l'air épais de la salle et les petits éventails multicolores des jurés s'agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. À un moment donné, cependant, je l'ai écouté parce qu'il disait : « Il est vrai que j'ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je » chaque fois qu'il parlait de moi. J'étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m'a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté : « Tous les avocats font ça. » Moi, j'ai pensé que c'était m'écarter encore de l'affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j'étais déjà très loin de cette salle d'audience. D'ailleurs, mon avocat m'a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m'a paru qu'il avait beaucoup moins de talent que le procureur. « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l'éminent représentant du ministère public, j'ai trouvé quelque chose et je puis dire que j'y ai lu à livre ouvert. » Il y avait lu que j'étais un honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l'employait, aimé de tous et compatissant aux misères d'autrui. Pour lui, j'étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu'il l'avait pu. Finalement j'avais espéré qu'une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer. « Je m'étonne, Messieurs, a-t-il ajouté, qu'on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s'il fallait donner une preuve de l'utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c'est l'État lui-même qui les subventionne. » Seulement, il n'a pas parlé de l'enterrement et j'ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j'ai eu l'impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige.

    À la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l'espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d'un marchand de glace a résonné jusqu'à moi. J'ai été assailli des souvenirs d'une vie qui ne m'appartenait plus, mais où j'avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d'été, le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonté à la gorge et je n'ai eu qu'une hâte, c'est qu'on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C'est à peine si j'ai entendu mon avocat s'écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d'égarement et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel. La cour a suspendu l'audience et l'avocat s'est assis d'un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J'ai entendu : « Magnifique, mon cher. » L'un d'eux m'a même pris à témoin : « Hein ? » m'a-t-il dit. J'ai acquiescé, mais mon compliment n'était pas sincère, parce que j'étais trop fatigué.

 

Extrait du chapitre 4 de la deuxième partie de L'Etranger - Albert Camus


Pour approfondir le thème du personnage de roman je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment Camus utilise-t-il le procès pour révéler la personnalité singulière de Meursault ?

 

I) Le plaidoyer de l‘avocat

 

“L'après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l'air épais de la salle et les petits éventails multicolores des jurés s'agitaient tous dans le même sens.”- L’expression “brasser de l’air” signifie parler pour ne rien dire. Or ici, nous pouvons voir un jeu de mots: brasser de l’air désigne aussi les paroles interminable des jurés et des avocats au cours des procès.

 

“À un moment donné, cependant, je l'ai écouté parce qu'il disait : « Il est vrai que j'ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je » chaque fois qu'il parlait de moi.” - Le plaidoyer de l’avocat est surprenant : il utilise la première personne du singulier pour désigner Meursault  au lieu de la troisième personne du singulier. Par ailleurs, dès le début de son plaidoyer, l’avocat affirme que Meursault a commis le meurtre.  

 

“D'ailleurs, mon avocat m'a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme.”- Au lieu de se focaliser sur son procès, Meursault se rend compte que son avocat est ridicule mais il est déjà trop tard pour s’interroger sur la qualité de sa plaidoirie.

 

“Mais il m'a paru qu'il avait beaucoup moins de talent que le procureur.” - Meursault a une attitude de spectateur qui juge la qualité de la performances des comédiens, ici donc les avocats.  

 

“ Il y avait lu que j'étais un honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l'employait, aimé de tous et compatissant aux misères d'autrui.”- Toute sa plaidoirie est fondée sur une argumentation, basée sur les procédés de persuasion, fausse comme s’il l’avocat n’avait en vérité rien à dire pour sa défense.

 

“Pour lui, j'étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu'il l'avait pu. Finalement j'avais espéré qu'une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer.” - La plaidoirie est fondée sur un mensonge puisque Meursault a jeté sa mère à l'hospice et qu’il n’est jamais allé lui rendre visite sous prétexte qu’ils n’avaient rien à se dire.

 

“« Je m'étonne, Messieurs, a-t-il ajouté, qu'on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s'il fallait donner une preuve de l'utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c'est l'État lui-même qui les subventionne. »”- L’avocat pour étayer son argumentation, fait l’éloge de l’hospice présenté comme un endroit très épanouissant.

 

“Seulement, il n'a pas parlé de l'enterrement et j'ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie.”- L’affirmation de Meursault est paradoxale puisqu’il n’a éprouvé aucun sentiment lors de l’enterrement de sa propre mère, ce qui va jouer en sa défaveur.



II) Meursault étranger à son procès

 

“La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir.”- Meursault devient véritablement étranger à son procès puisque pour lui, la plaidoirie de son avocat semble interminable. Il montre son indifférence au cours de son propre procès et ne compte que le temps.  

 

“À un moment donné, cependant, je l'ai écouté parce qu'il disait : « Il est vrai que j'ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je » chaque fois qu'il parlait de moi. J'étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m'a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté : « Tous les avocats font ça. » Moi, j'ai pensé que c'était m'écarter encore de l'affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j'étais déjà très loin de cette salle d'audience.” -  Le narrateur est surpris par le choix de son avocat de parler à sa place et en son nom. Il est étranger à son propre procès puisqu’il laisse la question de sa vie ou de sa mort entre les mains de son avocat. Le narrateur semble comprendre que pour la première fois, malgré sa présence, il est absent de son procès.

 

“D'ailleurs, mon avocat m'a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme.”- Le lecteur s’interroge si Meursault a une âme car depuis le début du roman il ne montre aucun sentiment. L’avocat fonde ici sa plaidoirie sur un fait qui semble abstrait pour le lecteur.

 

“ « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l'éminent représentant du ministère public, j'ai trouvé quelque chose et je puis dire que j'y ai lu à livre ouvert. »” La métaphore du livre ouvert montre que l’avocat essaie de prouver que Meursault a une âme qu’il a appris à lire alors qu’en réalité Meursault n’est pas du tout simple à comprendre. Cette affirmation semble être fausse et paradoxale.   

 

“Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j'ai eu l'impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige.”- Meursault  au lieu d'apprécier le temps qui lui est  consacré, trouve son procès interminable. Il devient étranger à son procès comme il l’était à sa vie.

 

“À la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l'espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d'un marchand de glace a résonné jusqu'à moi.”- Meursault a une véritable prise de conscience, il se rend compte du temps perdu.

 

“J'ai été assailli des souvenirs d'une vie qui ne m'appartenait plus, mais où j'avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d'été, le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie.”- Meursault s’évade de son procès pour se remémorer des passages de sa vie qui ne sont désormais plus qu’un lointain souvenir. Pour la première fois, il avoue son amour pour Marie, alors qu’auparavant, lorsqu’elle lui a posé la question à deux reprises, il avait répondu sèchement que non.  

 

“Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonté à la gorge et je n'ai eu qu'une hâte, c'est qu'on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil.”- Après ce moment nostalgique où le lecteur avait espéré que Meursault avait changé, il redevient lui-même, indifférent à son procès, et qui ne cherche qu'à retrouver le sommeil dans sa cellule. Il essaye d'échapper à ses pensées. Il refuse de penser qu’il a gâché sa vie parce qu’il croyait qu’elle n’était pas intéressante.

 

“C'est à peine si j'ai entendu mon avocat s'écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d'égarement et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel.” - Meursault avoue qu’il des remords parce qu’il a gâché sa vie mais pas pour avoir retiré la vie à un homme.  

 

“J'ai entendu : « Magnifique, mon cher. » L'un d'eux m'a même pris à témoin : « Hein ? » m'a-t-il dit. J'ai acquiescé, mais mon compliment n'était pas sincère, parce que j'étais trop fatigué.”- Meursault est tiré de son imagination par des bruits qui marquent la fin de l'audience. Malgré les compliments des autres avocats, il est indifférent par la fin de l'audience, préoccupé  par sa fatigue.

 

Pour conclure, l’attitude  de Meursault justifie le titre du roman. Ce dernier est étranger  à son propre procès, et laisse sa vie entre les mains de son avocat. De plus, son indifférence est révélée lors du procès qu’il qualifie comme interminable et sa volonté de se retirer dans sa cellule pour dormir et oublier la situation dans laquelle il se trouve. Le lecteur assiste un moment à sa prise de conscience mais qui est vite étouffée par son égoïsme.   


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