Commentaire composé sur Flaubert - Madame Bovary - Extrait de la deuxième partie, chapitre XII

Commentaire composé sur Flaubert - Madame Bovary - Extrait de la deuxième partie, chapitre XII

Photo by Yousef Espanioly on Unsplash
Photo by Yousef Espanioly on Unsplash

Texte

Puis elle avait d’étranges idées :

— Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi !

Et, s’il avouait n’y avoir point songé, c’étaient des reproches en abondance, et qui se terminaient toujours par l’éternel mot :

— M’aimes-tu ?

— Mais oui, je t’aime ! répondait-il.

— Beaucoup ?

— Certainement !

— Tu n’en as pas aimé d’autres, hein ?

— Crois-tu m’avoir pris vierge ? s’exclamait-il en riant.

Emma pleurait, et il s’efforçait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations.

— Oh ! c’est que je t’aime ! reprenait-elle, je t’aime à ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J’ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l’amour me déchirent. Je me demande : « Où est-il ? Peut-être il parle à d’autres femmes ? Elles lui sourient, il s’approche… » Oh ! non, n’est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer ! Je suis ta servante et ta concubine ! Tu es mon roi, mon idole ! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort !

Il s’était tant de fois entendu dire ces choses, qu’elles n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres ; comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.

 

Flaubert - Madame Bovary - Extrait de la deuxième partie, chapitre XII


Pour en savoir plus sur le personnage de roman je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment Flaubert nous livre-t-il une réflexion sur l’impuissance du langage amoureux à travers le dialogue amoureux d’Emma et Rodolphe ?

 

I Le dialogue amoureux

  1. Le point de vue d’Emma

 

“— Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi !”: Emma a des désirs absurdes qu’elle a tirés de ses lectures romantiques, en particulier Walter Scott dont Flaubert aime se moquer. Elle voudrait qu’ils pensent l’un à l’autre au même instant pour se rejoindre dans leurs pensées.

 

“Et, s’il avouait n’y avoir point songé, c’étaient des reproches en abondance, et qui se terminaient toujours par l’éternel mot : — M’aimes-tu ?” : Emma ne devrait pas faire de reproches à son amant car par cette attitude possessive et puérile elle le fait fuir encore plus. Emma ne se sent pas en sécurité puisqu’elle lui demande si Rodolphe l’aime.

 

“— Tu n’en as pas aimé d’autres, hein ?”: Emma pose une question idiote, elle prend Rodolphe pour un prince charmant alors que c’est un séducteur qui collectionne les maîtresses. Emma n’a aucun discernement, elle semble aveuglée par sa passion amoureuse. Elle pourrait se dire que s’il l’a séduite il a été capable d’en séduire d’autres avant elle.

 

“Emma pleurait,” : Emma est fragile et ne sait pas se défendre par la parole.

 

“— Oh ! c’est que je t’aime ! reprenait-elle, je t’aime à ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ?”: Emma donne le pouvoir à Rodolphe, elle le considère comme son chef, sans lui elle n’est rien. Le fait qu’elle lui dise à quel point elle est dépendante de lui est irresponsable et la met encore plus en danger.

 

“J’ai quelquefois des envies de te revoir où toutes les colères de l’amour me déchirent. Je me demande : « Où est-il ? Peut-être il parle à d’autres femmes ? Elles lui sourient, il s’approche… »”: Emma ne pense qu’à Rodolphe, elle est obsédée par lui et elle ne maitrise pas son imagination négative. Ces scènes qu’elle imagine vont bien sûr se réaliser, on peut donc y voir une prolepse.

 

“Oh ! non, n’est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer !”: Emma se croît moins belle que les autres femmes mais elle pense avec un meilleur coeur. Elle se dénigre alors qu’elle est très belle, Rodolphe impacte la psychologie d’Emma en lui faisant des reproches et en l’humiliant régulièrement.

 

“Je suis ta servante et ta concubine ! Tu es mon roi, mon idole ! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort !”: Flaubert se moque clairement de son personnage avec une accumulation d'exclamations toutes plus idiotes les unes que les autres. Emma accepte de se soumettre à lui, elle devient une esclave (sur le plan moral et sexuel). Emma a un désir de partager sa vie avec Rodolphe mais il n’acceptera jamais de rester avec elle ne serait-ce qu’un week-end. Emma accepte qu’il lui donne des ordres, il deviendra même son dieu, il lui fait oublier sa foi qui est pourtant réelle et qu’elle retrouvera au moment de sa mort. Rodolphe est loin d’être bon, il se sert de sa beauté pour manipuler Emma, son intellect l’aide a trouver de nouveaux moyens de manipulation et il réussit très bien.



  1. Le point de vue de Rodolphe

 

“— Mais oui, je t’aime ! répondait-il.

— Beaucoup ?

— Certainement !” : Rodolphe souhaite se débarrasser des questions d’Emma en mentant s’il le faut.

 

“— Crois-tu m’avoir pris vierge ? s’exclamait-il en riant.” : Rodolphe se moque d’Emma puisqu’elle a la naïveté de penser qu'elle était la première à être séduite. Il ne cache pas son amusement.

 

“Emma pleurait, et il s’efforçait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations.”: Tout en consolant Emma comme il le ferait avec un enfant, il se moque d’elle en faisant des blagues.



II Une réflexion sur le langage amoureux

  1. La monotonie de la passion

 

“Il s’était tant de fois entendu dire ces choses, qu’elles n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage.” : Flaubert se sert de son personnage pour exprimer son point de vue sur la situation grâce au discours indirect libre. La passion même devient ennuyeuse lorsqu’elle dure trop longtemps.

“Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là” : Flaubert dit qu’on s’habitue à tout, même à être aimé et que l’amour en devient ennuyeux.



  1. L’impuissance du langage qui ne parvient pas à traduire les sentiments

 

“Puis elle avait d’étranges idées” : Flaubert se moque des idéologies de son personnage.

 

“laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage.”: il y a une impossibilité d’avoir un langage original dans la passion car toutes les passions se ressemblent.

 

“Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions.” : Emma a des sentiments beaucoup forts et sincères que les autres maîtresses de Rodolphe même si elle s’exprime de la même façon et n’arrive pas à avoir un langage original.

 

“comme si la plénitude de l’âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles.”: On voit de nouveau une intrusion du narrateur qui nous fait remarquer que même si le langage est impuissant à décrire toute l’étendue et la profondeur des sentiments et exprime parfois maladroitement le contraire de ce qu’il voudrait dire, on doit savoir écouter avec son coeur pour distinguer le véritable amour du chant des sirènes, ce que Rodolphe est incapable de faire.


Écrire commentaire

Commentaires : 0