Commentaire composé de Caligula, acte II scène 5

Commentaire composé de Caligula, acte II scène 5

Photo by Paweł Furman on Unsplash
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Texte

Albert CAMUS, Caligula, acte II, scène 5, 1944.

 

[Depuis la mort de sa sœur Drusilla, Caligula, jeune empereur romain, prend conscience de l'absurdité du monde. II décide d'exercer un pouvoir absolu, tyrannique et cruel sur son royaume.]   

 

ACTE II SCÈNE 5

 

Il mange, les autres aussi. Il devient évident que Caligula se tient mal à table. Rien ne le force à jeter ses noyaux d'olives dans l'assiette de ses voisins immédiats, à cracher ses déchets de viande sur le plat, comme à se curer les dents avec les ongles et à se gratter la tête frénétiquement. C'est pourtant autant d'exploits que, pendant le repas, il exécutera avec simplicité. Mais il s'arrête brusquement de manger et fixe avec insistance Lepidus l'un des convives.

 

Brutalement.

 

CALIGULA. — Tu as l'air de mauvaise humeur. Serait-ce parce que j'ai fait mourir ton fils ?

LEPIDUS, la gorge serrée. — Mais non, Caïus, au contraire.

CALIGULA, épanoui. — Au contraire ! Ah ! que j'aime que le visage démente les soucis du cœur. Ton visage est triste. Mais ton cœur ? Au contraire n'est-ce pas, Lepidus ?

LEPIDUS, résolument. Au contraire, César.

CALIGULA, de plus en plus heureux. — Ah ! Lepidus, personne ne m'est plus cher que toi. Rions ensemble, veux-tu ? Et dis-moi quelque bonne histoire.

LEPIDUS, qui a présumé de ses forces. — Caïus !

CALIGULA. — Bon, bon. Je raconterai, alors. Mais tu riras, n'est-ce pas, Lepidus ? (L'œil mauvais.) Ne serait-ce que pour ton second fils. (De nouveau rieur.) D'ailleurs tu n'es pas de mauvaise humeur. (II boit, puis dictant.) Au..., au... Allons, Lepidus.

LEPIDUS, avec lassitude. — Au contraire, Caïus.

CALIGULA. — A la bonne heure! (Il boit.) Écoute, maintenant. (Rêveur.) Il était une fois un pauvre empereur que personne n'aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer son plus jeune fils pour s'enlever cet amour du cœur. (Changeant de ton.) Naturellement, ce n'est pas vrai. Drôle, n'est-ce pas ? Tu ne ris pas. Personne ne rit ? Ecoutez alors. (Avec une violente colère.) Je veux que tout le monde rie. Toi, Lepidus, et tous les autres. Levez-vous, riez. (Il frappe sur la table.) Je veux, vous entendez, je veux vous voir rire.

Tout le monde se lève. Pendant toute cette scène, les acteurs, sauf Caligula et Caesonia, pourront jouer comme des marionnettes.

Se renversant sur son lit, épanoui, pris d'un rire irrésistible.

Non, mais regarde-les, Caesonia. Rien ne va plus. Honnêteté, respectabilité, qu'en dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur. La peur, hein, Caesonia, ce beau sentiment, sans alliage, pur et désintéressé, un des rares qui tire sa noblesse du ventre. (Il passe la main sur son front et boit. Sur un ton amical.) Parlons d'autre chose, maintenant. Voyons. Cherea, tu es bien silencieux.

CHEREA. — Je suis prêt à parler, Caïus. Dès que tu le permettras.

 

CALIGULA. — Parfait. Alors tais-toi. J'aimerais bien entendre notre ami Mucius. MUCIUS, à contrecœur. — A tes ordres, Caïus.


Si vous étudiez Caligula de Camus en oeuvre intégrale je vous recommande ce livre


Commentaire composé

Comment le théâtre permet-il une représentation du pouvoir et dans quel but ?

 

Introduction:

Le théâtre de l’absurde cherche à dénoncer des faits en exagérant des situations pour choquer le spectateur. C’est exactement ce que fait Albert CAMUS dans Caligula où il met en scène un personnage effrayant qui utilise son statut, allié à la terreur, pour parvenir à ses fins.

Cet extrait met en avant le comportement extrême de Caligula, notamment lors d’un repas où il n’a de cesse d’utiliser ses compatriotes comme des marionnettes prêtes à combler ses désirs.

Ainsi nous répondrons à la problématique suivante: Comment le théâtre permet-il une représentation du pouvoir et dans quel but ?

Notre réponse étudiera dans un premier temps le règne par la terreur suivi de l’analyse du règne par l’absurde.



I Le règne par la terreur

 

“Il mange, les autres aussi.” : La première phrase de la didascalie d’introduction de la scène nous informe sur le personnage central Caligula qui est d’emblée perçu comme le pivot de l’action puisque les autres personnages calent leur comportement par rapport au sien.

 

“Il devient évident que Caligula se tient mal à table.” : Toute l’action est centrée sur ce personnage, qui malgré tous les regards qui convergent sur lui a un comportement indigne. Il n’y a aucune limite à l’humiliation qu’il impose aux autres personnages, par exemple il crache dans leur assiette : “Rien ne le force à jeter ses noyaux d'olives dans l'assiette de ses voisins immédiats, à cracher ses déchets de viande sur le plat, comme à se curer les dents avec les ongles et à se gratter la tête frénétiquement."

 

Mais il s'arrête brusquement de manger et fixe avec insistance Lepidus l'un des convives.” : Le regard de Caligula semble suffire à imposer la terreur. Les changements d’humeur constants du personnage accroissent la peur et suggèrent la folie du personnage.

 

“Brutalement.” : Ce mot décrit le comportement de Caligula qui semble rigide, inattendu et violent.

 

“Serait-ce parce que j'ai fait mourir ton fils ?” : On comprend assez vite que le respect qu’impose Caligula s’est fait par la terreur, en effet il n’a pas hésité à tuer le fils de son ami.

 

“ Mais non, Caïus, au contraire.” : Caligula est tellement terrifiant que son compatriote ne peux le juger sur son acte. Il doit même mentir et fait croire qu’il approuve ce meurtre. Cependant son comportement corporel permet au spectateur de connaître le réel sentiment de Lepidus puisqu’il dit cet réplique “la gorge serrée.”

 

“résolument. Au contraire, César.” ; Lepidus ne peut aller à l’encontre des dires de son maître, et se retrouve ainsi poussé par la peur à approuver les décisions de Caligula.

 

“Bon, bon. Je raconterai, alors. Mais tu riras, n'est-ce pas, Lepidus ? (L'œil mauvais.)”: Caligula parvient avec son regard à installer la peur. C’est ainsi que grâce à la terreur, il obtient des autres ce qu’il veut comme ici où il force le rire de son ami.

 

“avec lassitude. — Au contraire, Caïus.” : Malgré l’ennui que ressent Lepidus, il n’a aucun pouvoir et se doit d’approuver encore et toujours les paroles de Caligula.

 

“Drôle, n'est-ce pas ? Tu ne ris pas. Personne ne rit ? Ecoutez alors. (Avec une violente colère.) Je veux que tout le monde rie. Toi, Lepidus, et tous les autres. Levez-vous, riez. (Il frappe sur la table.) Je veux, vous entendez, je veux vous voir rire.”: Les désirs de Caligula sont des autres face auxquels personne ne peut riposter puisque comme le démontre cette scène, tous vont effectuer les souhaits de leur maître comme dit dans la didascalie: “Tout le monde se lève. Pendant toute cette scène, les acteurs, sauf Caligula et Caesonia, pourront jouer comme des marionnettes. Se renversant sur son lit, épanoui, pris d'un rire irrésistible.”

 

Par ailleurs, on voit que c’est un personnage qui aime être au centre de l’attention puisqu’il n’hésite pas à boire ou encore rêver = spectacle à lui seul.

 

“Je suis prêt à parler, Caïus. Dès que tu le permettras.” : Aucune personne n’est disposée à parler quand il le souhaite. En effet chacun doit tout d’abord avoir l’aval de Caligula, preuve de son pouvoir.

 

“Parfait. Alors tais-toi. J'aimerais bien entendre notre ami Mucius.” : Caligula connaît la suprématie de son pouvoir sur ses compatriotes ainsi il n’hésite pas à en rabaisser quelques uns ou à en obliger d’autres à répondre à ses ordres.

 

“à contrecœur. — A tes ordres, Caïus”: Tout le monde s’éxecute face au désirs de Caligula. Personne n’exprime ouvertement ce qu’il pense, apeuré par de potentielles représailles.

 

II Le règne de l’absurde

 

Camus juge son personnage en intégrant un commentaire à l’intérieur de sa didascalie, comme le ferait le narrateur d’un roman : “Rien ne le force à jeter ses noyaux d'olives dans l'assiette de ses voisins immédiats, à cracher ses déchets de viande sur le plat, comme à se curer les dents avec les ongles et à se gratter la tête frénétiquement.”.  La didascalie semble écrite au discours indirect libre puisqu’on accède aux pensées du personnage ce qui est très inhabituel étant donné que la fonction normale d’une didascalie est de donner des indications scéniques et pas une analyse de la psychologie des personnages.

 

“C'est pourtant autant d'exploits que, pendant le repas, il exécutera avec simplicité.” : Camus prend tellement de liberté à l’intérieur de ses didascalies qu’il n’hésite pas à faire de l’ironie alors que les didascalies donnent traditionnellement des incations claires et précises pour faciliter le jeu des acteurs.

 

“cracher”, “se curer les dents avec les ongles” et “se gratter la tête” : Le vocabulaire employé ne correspond pas à celui attendu dans une tragédie où les personnages principaux doivent être d’un rang social élevé, c’est la cas ici avec l’empereur Caligula. Mais ces mêmes personnages doivent se montrer dignes de leur statut en adoptant une attitude parfaitement noble et admirable en toute circonstance. Camus brise ainsi tous les codes de la tragédie classique.

 

“Tu as l'air de mauvaise humeur. Serait-ce parce que j'ai fait mourir ton fils ?” : Caligula pousse la cruauté jusqu’à obliger Lepidus dont il a assassiné le fils à lui dire qu’il en est ravi.

 

“ Au contraire ! Ah ! que j'aime que le visage démente les soucis du cœur. Ton visage est triste. Mais ton cœur ? Au contraire n'est-ce pas, Lepidus ?” : Caligula est inhumain, il est “épanoui” par le malheur des autres. Par ailleurs il est tellement cruel qu’il se fait passer pour une personne exceptionnelle qui a tué le fils de Lepidus uniquement pour des raisons valables.

 

“Ah ! Lepidus, personne ne m'est plus cher que toi. Rions ensemble, veux-tu ? Et dis-moi quelque bonne histoire.” : Caligula est “de plus en plus heureux”, l’hypocrisie fait partie de lui puisqu’il déclare sa prétendue affection à Lepidus, père du fils qu’il a fait assassiner. L’absurdité de son comportement atteint son paroxysme lorsqu’il lui propose de s’amuser ensemble.

 

“Caïus !” : L’extravagence de ce comportement laisse Lepidus fatigué, il parvient à peine à sortir un mot, puisqu’il “a présumé de ses forces”.

 

“Ne serait-ce que pour ton second fils. (De nouveau rieur.)” : Caligula de par son statut devrait être respectueux et respecté. Or pour lui, seul le respect des autres à son égard compte. Ainsi il n’hésite pas à se moquer ouvertement de Lepidus en le taquinant sur son deuxième fils. Cette plaisanterie agit plus comme un avertissement qu’une blague. La didascalie nous informe encore plus sur l’indignité dont il fait preuve puisqu’il fait ses déclarations en prenant un ton “rieur”.

 

“D'ailleurs tu n'es pas de mauvaise humeur. (II boit, puis dictant.) Au..., au... Allons, Lepidus.”: Il continue à taquiner son compagnon sans aucune gêne.

 

“A la bonne heure! (Il boit.) Écoute, maintenant. (Rêveur.) Il était une fois un pauvre empereur que personne n'aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer son plus jeune fils pour s'enlever cet amour du cœur. (Changeant de ton.) Naturellement, ce n'est pas vrai.”: Les didascalies montrent la folie du personnage de Caligula qui est d’une humeur très instable. Ainsi Caligula rapporte tel un récit héroÏque les monstruosités qu’il a faites. Par ailleurs, Caligula est un personnage qui aime se donner en spectacle, être au centre de l’attention, ainsi il prend son temps pour boire et pour rêver.

 

 

Conclusion:

 

Ainsi Camus montre ici que le pouvoir rend fou. Il remet en cause les monarchies absolues et le totalitarisme. Ainsi il veut choquer et faire réfléchir le spectateur à travers Caligula, personnage au plein pouvoir qui mène un règne par la terreur qui sera la source de situations aussi effrayantes qu’absurdes.

 

Ce n’est pas le seul à dénoncer les régimes totalitaires au XXème siècle puisque Ionesco dans Rhinocéros dénonce l’absurdité de la pensée unique.


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