Commentaire composé sur La Cantatrice chauve de Ionesco scène 1

Commentaire composé sur La Cantatrice chauve de Ionesco scène 1

Photo by Sam Wheeler on Unsplash
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Texte

La Cantatrice chauve, extrait de la scène 1

Monsieur et Madame Smith, personnages d’Anglais stéréotypés, conversent : les propos banals et convenus qu’ils échangent finissent toujours par se détraquer.

 

M. SMITH, toujours dans son journal – Tiens, c’est écrit que Bobby Watson est mort.

Mme SMITH. – Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu’il est mort ?

M. SMITH. – Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.

Mme SMITH. – Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.

M. SMITH. – Ça n’y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu’on a parlé de son décès. Je m’en suis souvenu par associations d’idées !

Mme SMITH. – Dommage ! Il était si bien conservé.

M. SMITH. – C’était le plus joli cadavre de Grande-Bretagne ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Bobby, il y avait quatre ans qu’il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !

Mme SMITH. – La pauvre Bobby.

M. SMITH. – Tu veux dire « le » pauvre Bobby.

Mme SMITH. – Non, c’est à sa femme que je pense. Elle s’appelait comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre quand on les voyait ensemble. Ce n’est qu’après sa mort à lui, qu’on a pu vraiment savoir qui était l’un et qui était l’autre. Pourtant, aujourd’hui encore, il y a des gens qui la confondent avec le mort et lui présentent des condoléances. Tu la connais ?

M. SMITH. – Je ne l’ai vue qu’une fois, par hasard, à l’enterrement de Bobby.

Mme SMITH. – Je ne l’ai jamais vue. Est-ce qu’elle est belle ?

 

M. SMITH. – Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.


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Commentaire composé

Comment Ionesco nous fait-il réfléchir sur l’incommunicabilité et la solitude existentielle dans cette scène absurde ?

 

I Une conversation absurde menée par des personnages ridicules

  1. Le sujet de conversation est absurde

“Tiens, c’est écrit que Bobby Watson est mort.” : Le texte s’ouvre sur une déclaration de M. Smith dans laquelle il annonce la mort de Bobby Watson donc le sujet de conversation est morbide comme la relation entre les personnages.

 

“Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.”: On apprend ici que le personnage en question est déjà décédé depuis deux ans, l’absurde atteint donc son paroxysme puisque la femme ne se souvient même pas qu’elle était présente à son enterrement.  “il y avait quatre ans qu’il était mort” : La scène est de plus en plus absurde puisque la date de décès change à chaque réplique, le spectateur est donc perdu.

 

“Ça n’y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu’on a parlé de son décès. Je m’en suis souvenu par associations d’idées !” : On ne parvient pas à connaître la véritable date du décès puisqu’elle ne cesse de changer, par ailleurs on ne c’est pas si la mort de Bobby est écrite dans le journal car M. Smith se contredit lui-même.

 

“Dommage ! Il était si bien conservé.” : La tournure de la phrase mène à penser que le personnage est momifié, ce qui est amusant.

 

“Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.” : Les personnages parlent pour ne rien dire puisque de toute évidence Mr Smith n’a jamais vu Mrs Watson.

 

  1. Les personnages stéréotypés

“Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu’il est mort ?” : Le personnage féminin exprime de la compassion car c’est le rôle de la femme dans la société par opposition au mari qui est resté totalement neutre.

 

“Ça n’y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu’on a parlé de son décès. Je m’en suis souvenu par associations d’idées !” : Ionesco se moque ouvertement des anglais, en effet il n’hésite pas à montrer leur mauvaise foi grâce à ses personnages.

 

“Dommage ! Il était si bien conservé.” : Mme Smith montre qu’elle était attirée physiquement par Bobby ce qui sous-entend que toutes les femmes sont superficielles. “Je ne l’ai jamais vue. Est-ce qu’elle est belle ?” : Encore une fois, la femme s'intéresse à l’apparence physique.

 

“C’était le plus joli cadavre de Grande-Bretagne !”: Par cette réplique, Ionesco se moque de l’humour anglais.

 

“Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Bobby, il y avait quatre ans qu’il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !” : Ionesco fait passer les anglais pour des personnes tellement ennuyeuses que Bobby Watson paraissait déjà mort de son vivant, si bien que non seulement sa mort est passée inaperçue, mais aussi son cadavre semble toujours vivant et gai pour les personnages de la pièce puisqu’ils sont eux-mêmes anglais et ennuyeux à mourir.

 

Mme SMITH. – La pauvre Bobby.

M. SMITH. – Tu veux dire « le » pauvre Bobby.

Mme SMITH. – Non, c’est à sa femme que je pense. Elle s’appelait comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre quand on les voyait ensemble. Ce n’est qu’après sa mort à lui, qu’on a pu vraiment savoir qui était l’un et qui était l’autre. Pourtant, aujourd’hui encore, il y a des gens qui la confondent avec le mort et lui présentent des condoléances. Tu la connais ?” : Les personnages semblent interchangeables, on ne peut pas les distinguer tellement ils sont dépourvus d’identité, ce qui est renforcé par le fait qu’ils portent le même nom “Bobby Watson”. On peut aussi remarquer que Mr. et Mrs. Smith n’ont pas de prénom et portent le nom le plus stéréotypé qui soit en Angleterre, comme dans les manuels scolaires à destination des petits français qui essayent d’apprendre l’anglais. De plus Ionesco fait passer les anglais pour des hommes très efféminés à tel point qu’on les confond avec leur femme, ce qui est un cliché typiquement français pour dénigrer les anglais.

 

II L’incommunicabilité

  1. Pas d’échange réel d’informations car les relations humaines sont superficielles

“Tiens, c’est écrit que Bobby Watson est mort.” : on apprendra par la suite qu’il est mort depuis des années.

“Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.” : Il n’y a aucun échange entre les deux personnages puisqu’ils bifurquent du sujet de départ pour parler de d’eux et se disputer.

 

“Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.” : M. Smith se contredit, au fond il ne sait pas qui est Mrs Watson.

 

  1. Pas de sentiments pour montrer la solitude existentielle de l’homme

“Tiens, c’est écrit que Bobby Watson est mort.” : cette nouvelle ne suscite aucune émotion chez le personnage.

 

“Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.” : Ionesco nous montre deux personnages seuls et centrés sur eux même puisqu’ils ne se souviennent pas de la date de la mort de Bobby Watson.

 

“Dommage ! Il était si bien conservé.” : Mme Smith s’est accroché au physique de Bobby plus qu’à son caractère ce qui montre l’absence d’intérêt entre les individus.

 

“Je ne l’ai vue qu’une fois, par hasard, à l’enterrement de Bobby.” : Encore une fois, les personnages n’essayent pas de louer des liens.

 

“Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.” : M. Smith, dans l’éventualité où il aurait rencontré effectivement la femme de Bobby Watson, n’y a prêté aucune attention, au point qu’il n’a aucune idée de son apparence ou de qui elle est.

 

Conclusion : Le spectateur se demande en permanence si les personnages se mentent pour se faire tourner en bourrique ou s’ils sont sincères mais qu’ils ne portent tellement pas d’attention aux autres qu’ils se mélangent les pinceaux et n’ont finalement rien à dire. Dans tous les cas, cette conversation vide de sens montre la vacuité des relations humaines et l’impuissance du langage à créer des liens.


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