Commentaire composé sur la madeleine de Proust dans A la recherche du temps perdu Du côté de chez Swann

Commentaire composé sur la madeleine de Proust dans A la recherche du temps perdu Du côté de chez Swann

Photo by Alexandre Godreau on Unsplash
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Texte

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

 

         Proust - Du coté de chez Swann - A la recherche du temps perdu

Commentaire composé

Comment cet extrait à travers l'évocation d’un souvenir, Proust témoigne-t-il d’une expérience involontaire pour faire réfléchir son lecteur ?  

 

I) Un souvenir involontaire

 

“Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi”- Le narrateur pose le cadre spatio-temporel de son expérience gustative.

 

“ quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude”- Le narrateur continue de poser le cadre spatio-temporel : “un jour d’hiver”.

 

“me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé”- Le narrateur oppose une résistance à sa mère qui veut lui faire un thé, ce qui montre bien que l'expérience gustative de la Madeleine est involontaire :  “Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai”.

 

“Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde.”- Le narrateur essaye de se remémorer des sensations qu’il a éprouvé en répétant son expérience, à la manière d’un scientifique.  



II) L’extase du souvenir

 

“Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques.”- Le narrateur en décrivant la madeleine mobilise différentes sensations: gustative, visuelle “gâteaux courts et dodus” et le toucher “valve rainurée” (synesthésie). Il fait une description de la Madeleine, élément perturbateur du récit, qui le fait basculer dans son inconscient. La madeleine apparaît comme une oeuvre d’art mise en valeur par des termes sensuels.

 

“Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.”- Le narrateur continue sa description de la madeleine qu’il avait laissée s’amollir dans une cuillerée du thé tellement il est absorbé par sa rêverie.

 

“ Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.”- Le narrateur subit l'expérience de la madeleine qui le transporte dans son inconscient. La madeleine est acteur de la sensation et le narrateur devient passif.

 

“Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.”- Le choix du verbe “envahir” marque la puissance et la sensualité de la sensation dont la cause est inattendue et surprenante.

 

“J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel.” - Cette expérience change la vision de sa vie.

 

“Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde.”- Le narrateur essaye de revivre son expérience de manière scientifique pour essayer de renouveler ses sensations mais n’y parvient pas.  

 

“Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.”- Le narrateur procède alors par la mémoire.

 

“Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif.” Le narrateur a besoin de trouver des réponses à ce qui est devenu une question existentielle.

 

“C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien.”- Le narrateur interroge la puissance de son inconscient.  



III) La transcendance par l’écriture autobiographique

“Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai”- Le narrateur fait aussi, de manière indirecte une réflexion sur l’autobiographie: il est dans un dilemme, il pèse le pour et le contre de mettre un passage dans son autobiographie.

 

“Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain”- Le narrateur fait encore une fois une allusion à l'écriture de l’autobiographie : il décrit ses péripéties dans le passé et le présent qu’il complète progressivement au cours de son expérience sensorielle.

 

“Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi.”-  Le narrateur subit une expérience mystique par la sensation gustative provoquée par la madeleine. Le narrateur est attentif aux sensations qu’il éprouve pour être le plus exact possible lors de l'écriture de son autobiographie.   

 

“Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.”- Dans cette phrase, le lecteur peut voir un plaisir de l'écriture autobiographique fondée sur l’introspection et l’exploration approfondie de ses sensations.   

 

“ Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi”- Le narrateur fait une réflexion sur l’écriture autobiographique: la force de l’extase est tellement puissante, qu’il devient tout entier la sensation qu’il éprouve.  

 

“J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel.” - L'écriture le rend immortel, il vit l'éternité, devient éternel, le temps est suspendu dans le récit.   

 

“ D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ?”-Marcel se pose une série de questions rhétoriques pour essayer d'analyser comment la sensation gustative l'amène à explorer son inconscient. Le narrateur se sent accéder à une niveau supérieur de conscience.  Il s’interroge sur la maîtrise de sa sensation afin de la retranscrire dans son récit autobiographique.

 

“Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.”- Le narrateur fait une réflexion sur l’autobiographie. Il montre à la fin de l’extrait que malgré la volonté d'être le plus objectif possible dans une autobiographie, celle-ci demeure une création et donc porte une part de projection et d’invention.


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