Commentaire composé de La Lettre persane 37 (XXXVII) de Montesquieu

Commentaire composé de La Lettre persane 37 (XXXVII) de Montesquieu

Photo by Annette Beetge on Unsplash
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Texte

La Lettre persane 37 (XXXVII) de Montesquieu

 

USBEK A IBBEN

A Smyrne.



   Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il possède à un très haut degré le talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son état. On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux : tant il fait cas de la politique orientale.

   J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est impossible de résoudre: par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts ; il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur ; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à faire parler de lui ; il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu'il aurait sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé de plus de richesses qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé d'une pauvreté qu'un particulier ne pourrait soutenir.

   Il aime à gratifier ceux qui le servent ; mais il paie aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines : souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles : il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces ; et, sans examiner si celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel ; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui des lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.

   Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments : il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent ; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.

 

A Paris, le 7 de la lune de Maharran, 1713.  

Commentaire composé

Comment Montesquieu utilise-t-il la forme du roman épistolaire pour dissimuler un éloge ironique de Louis XIV sous un jeu de contradictions ?



I) Un roman épistolaire

 

“La Lettre persane 37 (XXXVII) de Montesquieu

USBEK A IBBEN

A Smyrne.” Cette en-tête nous indique que nous avons a faire a une lettre, ce qui pose la situation d’énonciation, relayée ensuite les pronoms personnels “je” et “tu” comme le veulent les conventions épistolaires. Ainsi, le pied de la lettre est lui aussi traditionnel “A Paris, le 7 de la lune de Maharran, 1713.”

 

Il s’agit donc d’un roman épistolaire avec des personnages orientaux utilisés comme couverture par Montesquieu pour se protéger de la censure. L’orientalisme est une mode au XVIIème siècle qui permet de critiquer la France sans prendre de risques.

 

Cette lettre a pour destinataire IBBEN, mais elle a aussi pour destinataire le lecteur qui doit interpréter cette éloge ironique.



II) Un jeu de contradictions

 

“J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est impossible de résoudre:” A partir du deuxième paragraphe, le narrateur construit son argumentation sur un jeu de contradictions qui a pour but de montrer que Louis XIV n’est plus capable de régner comme le montrent une série d’exemples de décisions surprenantes prises par le roi tant sur le plan politique que personnel. Cela va appuyer le fait que Louis XIV est quelqu’un d’irrationnel.

 

“par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts “ Le narrateur tente de nous expliquer que c’est une mauvaise décision de prendre un ministre trop jeune et de garder une maîtresse âgée qui n’est plus seduisante. Pourtant un ministre jeune apporte à Louis XIV un point de vue nouveau et Madame de Maintenon n'était pas la maitresse du roi mais elle était sa femme car il l’avait épousée en secret. Cela montre que vers la fin de sa vie Louis XIV est devenu plus sage et avait adopté les valeurs morales chrétiennes.

“ il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur”: Ici le narrateur indique que le roi aime sa religion mais qu’il ne ve pas pour autant la respecter à la lettre si cela ne l’arrange pas. Cela montre que Montesquieu n’est pas d’accord avec le fait que Louis XIV fait ce qui lui chante. Cependant on peut douter que Montesquieu aurait voulu un fanatique religieux au pouvoir.

 

“quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à faire parler de lui ;” Le narrateur explique que le roi est quelqu’un qui aime le calme et qui parle peu. Néanmoins la seule chose qui l'intéresse la journée est d’entendre des histoires élogieuses à son sujet, donc malgré son côté renfermé et discret il est très narcissique.

 

“il aime les trophées et les victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu'il aurait sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie.” Ce passage indique que Louis XIV adore tout ce qui lui ajoute à sa gloire personnelle mais il ne fait confiance a personne, pas même aux dirigeants de son armée, les considérant comme dangereux. Paradoxalement il est heureux que les dirigeants de son armée lui fassent gagner des batailles mais il ne leur fait confiance pour autant car il veut garder un pouvoir absolu. Néanmoins ce comportement était prudent car il avait beaucoup d’ennemis pendant son règne.

 

“Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé de plus de richesses qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé d'une pauvreté qu'un particulier ne pourrait soutenir.” Dans ce passage le narrateur continue à soutenir l'idée que le roi n’est jamais content avec ce qu’il a. Cela nous fait penser que le roi a un caractère capricieux voire puéril.

 

“Il aime à gratifier ceux qui le servent ; mais il paie aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines :” Ici nous comprenons que Louis XIV ne fait pas la différence entre ses courtisans et ses capitaines. Cela renforce le fait que le roi valorise le plaisir directement lié avec lui plutôt que ce qui se passe loin de lui comme les conquêtes de ses armées. Cependant vu que les conquêtes vont lui apporter gloire et fortune il décide de payer ses capitaines la même somme que ses courtisans. Cette idée est poursuivie par : ”souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles”. Montesquieu essaie de transmettre l'idée que Louis XIV est déraisonnable et égocentrique. Il préfère les personnes qui le valorisent plutôt que les personnes qui mènent un travail ardu.

“il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces ; et, sans examiner si celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel ; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui des lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.” Ce passage continue à renforcer la même idée, cependant cette fois nous pouvons mieux comprendre l'état d’esprit du roi. Pour Louis XIV il n’est pas question de qui mérite quoi mais il est question de ce que le roi décide comme être de mérite ou pas. Quelque chose pourrait être mérité par quelqu’un mais si le roi pense autrement alors le mérite sera transmis à quelqu’un d’autre que le roi désignera.



III) Un éloge ironique

 

“ Le roi de France est vieux.” Ici Montesquieu pose le thème de sa lettre avec une phrase très courte qui va être reprise et développée plus tard dans la lettre. Cette phrase peut être perçue comme une justification du comportement étrange du roi. Cependant c’est ironique de la part de l’auteur qui va ensuite accabler Louis XIV dans l’ensemble de sa lettre.

 

“Nous n'avons point d'exemple dans nos histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné.” Ici l’auteur nous fait part de la longévité de Louis XIV qui a régné sur une période de temps supérieure à tous les autres rois de France. Néanmoins Montesquieu sous entend que le roi a trop régné et que maintenant il devient sénile.

“On dit qu'il possède à un très haut degré le talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son état.” Dans ce passage l’auteur nous fait de nouveau part de son ironie qui insinue que le roi est tyrannique tout en cachant sa critique derrière un compliment “talent” et “génie”.

 

“On lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairait le mieux : tant il fait cas de la politique orientale.” Le narrateur fait semblant de croire que Louis XIV s'intéresse aux pays autour de lui alors qu’il ne s’y intéresse que pour leur faire la guerre. En effet Louis XIV a été en guerre pendant une grande partie de son règne ce qui a ruiné la France.

 

“Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments : il y a plus de statues dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville.” Dans cette phrase le narrateur commence de nouveau à dissimuler des reproches dans un éloge. Il dit que le roi est “magnifique” pour ensuite lui reprocher ses dépenses excessives pour des choses absolument inutiles.

 

“Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent ; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.” Ceci est de nouveau un reproche des conquêtes de Louis XIV qui se prend pour Dieu. Cet éloge n’est pas sincère et les ressources de la France ne sont pas inépuisables, bien au contraire vu que Louis XIV a perdu beaucoup d’argent avec ses guerres et ses constructions démesurées comme Versailles.


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