Commentaire composé de l'incipit de Une Vie de Maupassant chapitre 1

Commentaire composé de l'incipit de Une Vie de Maupassant chapitre 1

Photo by Alec Douglas on Unsplash
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Texte

  Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.

   L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.

   Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon.

   Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante 1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.

   Une voix, derrière la porte, appela : " Jeannette ! "

   Jeanne répondit : " Entre, papa. " Et son père parut.

   Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs, les bois, les bêtes.

   Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize ; mais philosophe par tempérament, et libéral par éducation, il exécrait la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.

   Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, presque un vice.

   Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

   Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.

 

   Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.

 

Extrait du chapitre 1 - Une Vie - Guy de Maupassant


Pour maîtriser le thème du personnage de roman je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment cet extrait d’incipit, à travers la description des personnages et le jeu sur les focalisations, présente-t-il le point de vue de Maupassant ?



I) Les personnages

 

  1. Jeanne

  Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas.- la première phrase de l’incipit est une prolepse de la vie de Jeanne. Le regard par la fenêtre symbolise l’ennui lié à l’attente et la pluie, ses futures larmes.

 

L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits.- prolepse qui annonce les futures larmes de Jeanne

 

Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre.- Prolepse de l’espoir déçu et des idées de Jeanne qui s’écrouleront au fur et à mesure que l’action se développera dans le roman. La bouillie peut symboliser les relations humaines qui se dégradent dans le roman, notamment celle avec son mari.  Le sucre  symbolise les illusions douces de Jeanne qui fondent en se confrontant à la réalité.  

 

Des rafales passaient pleines d'une chaleur lourde.- Les rafales symbolisent les désillusions violente de Jeanne qui la feront souffrir comme autant de gifles.  

 

si le temps ne s'éclaircissait pas- prolespe de la vie de Jeanne qui va jamais s'éclaircir.

 

et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon- prolepse du futur de la vie de Jeanne qui passera son temps à attendre et à s’ennuyer.

 

   Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans son sac de voyage.- le calendrier symbolise les jours qui lui sembleront interminables lorsque Jeanne attendra pour voir son fils.  

 

Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante 1819 en chiffres d'or.- L'année 1819 est le moment le plus heureux de sa vie même si l’ignore.

 

Puis elle biffa à coups de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.- Jeanne met une malédiction sur sa vie par cette action sacrilège de rayer les noms des saints au lieu des numéros du jour.

  Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.- Jeanne est arrachée de sa mère de la même façon que son fils lui sera arraché.

 

 Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines.- Jeanne restera toujours enfermée et cloîtrée dans sa vie.

 

Il voulait qu'on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.- Malgré, la volonté de son père de lui ouvrir l’esprit par la poésie, Jeanne aveuglée par ses illusions car cette éducation va produire l’effet inverse et elle toujours malheureuse dans sa vie.



  1.  Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds

 

Jeanne répondit : " Entre, papa. " Et son père parut.- Le mot papa montre la tendresse et la complicité que le baron a envers sa fille.

 

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme de l'autre siècle, maniaque et bon. - Dès le début de l’incipit, le narrateur juge le baron et le qualifie comme faisant partie du siècle dernier.  L'antithèse entre les adjectifs “maniaque” et “bon” montre la tendresse de Maupassant envers son personnage.   

 

Disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs, les bois, les bêtes.- Maupassant, auteur réaliste  se moque du romantisme  de J.-J. Rousseau, ce qui se perçoit aussi à travers la rêverie de Jeanne. “l'aspect de l'amour naïf”- L’amour naïf est un élément caractéristique du romantisme dont se moque Maupassant.

 

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize ; mais philosophe par tempérament, et libéral par éducation, il exécrait la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.- L’image du père parfait, d’un gentilhomme à l’ancienne à la fois juste, affectueux et ferme, qui peut aussi rappeler les valeurs de “l’Honnête homme”.

 

Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, presque un vice.- Sa bonté rappelle l’expression paysanne du “le Bon Dieu”

 

Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.- Malgré les précautions prises par son père, Jeane sera malheureuse car le statut des femmes au XIXe siècle ne leur permet pas d'être heureuse.



II) Les points de vue

 

  1. Focalisation zéro

 

Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l'humidité qui pénétrait au-dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.- Ce passage décrit la vie de la bourgeoisie à la campagne, rythmée par l’ennui. Maupassant fait une prolepse de la vie d’une femme bourgeoise à la campagne.  

 

Une voix, derrière la porte, appela : " Jeannette ! "- Sa rêverie est interrompue par son père qui l’appelle de manière affectueuse. C’est une clin d’oeil du narrateur qui nous annonce que Jeanne ne sera véritablement aimée que par son père.

 

tendresses simples des animaux- Maupassant dénonce le comportement brutal et sans sentiments des hommes.

 

  1. Focalisation interne

 

  Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s'éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon.- Le lecteur connaît les pensées intimes du personnage de Jeanne qui est très enthousiaste à l'idée de sa nouvelle vie.

 

Le père de Jeanne avait la volonté d’instruire et d’ouvrir l’esprit de sa fille en lui donnant une éducation romantique qui la conduira à sa perte, aveuglée par l'illusion lyrique : “  il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.”.


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Commentaires: 1
  • #1

    M.Pelletier (samedi, 31 mars 2018 00:07)

    Etant enseignant de français moi-même, je trouve votre site bien fait mais terriblement ennuyeux pour notre profession car on ne peut faire travailler les élèves sur les textes classiques puisqu'ils pompent allègrement sur ces corrigés internet et ne font même pas l'effort d'essayer de comprendre par eux-mêmes.