Commentaire composé sur Le Mariage de Figaro de Beaumarchais Acte 3 - Scène 5

Commentaire composé sur Le Mariage de Figaro de Beaumarchais Acte 3 - Scène 5

Photo by Alex Block on Unsplash
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Texte

Acte 3 - Scène 5

LE COMTE, FIGARO.

 

[…]

 

Le Comte, à part.

Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.

Figaro, à part.

Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.

Le Comte.

Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?

Figaro.

Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.

Le Comte.

Je la préviens sur tout, et la comble de présents.

Figaro.

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?

Le Comte.

… Autrefois tu me disais tout.

Figaro.

Et maintenant je ne vous cache rien.

Le Comte.

Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?

Figaro.

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.

Le Comte.

Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

Figaro.

C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.

Le Comte.

Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

Figaro.

Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.

Le Comte.

À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.

Figaro.

(À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…

Le Comte.

Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?

Figaro.

Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.

Le Comte.

Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.

Figaro.

De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.

Le Comte.

…Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

Figaro.

Je la sais.

Le Comte.

Comme l’anglais : le fond de la langue !

Figaro.

Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

Le Comte.

Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !

Figaro.

La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.

 

[…]

 

   Le Mariage de Figaro - Beaumarchais - Acte III, scène 5


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Commentaire composé

 

Comment cette dispute entre le Comte et Figaro cache-t-elle un affrontement social et une satire de la politique ?

 

I-Une dispute

 

Les didascalies “à part” nous montrent que chaque personnage a pour objectif de manipuler son adversaire. Elles nous montrent également le double de discours de ces personnages (la double-énonciation) qui s’adresse à la fois au personnage sur scène et aux spectateurs rendus complices de leurs stratagèmes.

 

La première réplique de Figaro “Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.” adressée au Comte, révèle la tension entre les deux personnages.

 

Figaro opte pour une stratégie de l’évitement “Et maintenant je ne vous cache rien” pour ne pas se confier à lui.

 

Le Comte persiste avec ses questions pour que Figaro se confie à lui “Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?”, cependant, Figaro, évite encore ses questions et l’interroge en retour “Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ?”

 

Figaro reproche au Comte de s'immiscer dans sa vie personnelle “C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.” et de vouloir créer un conflit.

 

II- L’affrontement social

 

La première réplique de Figaro “Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.” adressée au Comte, montre l’insolence du valet envers son maître.

 

La différence de rang social s’exprime par leur vision de l’amour : Le Comte a une vision matérialiste “Je la préviens sur tout, et la comble de présents. “ tandis que Figaro rappelle à son maître sur la fidélité et le respect sont les valeurs essentielles d’une relation amoureuse saine “Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?”

 

Figaro, avec l’emploi de l’impératif, “Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.”, échange les rôles, maître-valet, et s’exprime sous la forme de maximes pour lui faire la leçon. Ainsi Figaro veut faire comprendre à son maître et au spectateur que si les valets se comportent mal quelquefois c’est parce qu’ils sont maltraités par leurs maîtres. Il n’y a donc pas de mauvais valets, il n’y a que de mauvais maîtres.

 

Figaro a dû développer un stratagème en vivant auprès du Comte car sa condition de valet l’y a contraint “…Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique. / Figaro.Je la sais.”

 

Figaro préfère rester un valet plutôt que de se compromettre et devenir un traître et un hypocrite comme le Comte : en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.

 

III- La satire de la politique

 

La réplique de Figaro “Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet” s’applique aussi au domaine politique de façon métaphorique pour dire que dans les relations humaines on reçoit toujours la monnaie de sa pièce.

 

La vie de Figaro est en réalité une métaphore de la politique où s’adapter aux circonstances devient primordial pour réussir : “Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.”

 

Le Comte propose à Figaro de partir à Londres faire de la politique pour l’éloigner et rester avec Suzanne “Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.”

 

Figaro critique les politiciens en les qualifiant de “Médiocre et rampant” comme des serpents.

 

Figaro présente les politiciens comme des hypocrites et des traîtres égoïstes et arrivistes : “Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !”


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