Commentaire composé sur Les Caractères de La Bruyère, Gnathon

Commentaire composé sur Les Caractères de La Bruyère, Gnathon

Photo by Joseph Gonzalez on Unsplash
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Texte

Les Caractères, La Bruyère (1688-1696)

Chapitre XI, « De l’Homme »

« Gnathon »



   Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre1 de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement5, et ne souffre pas d'être plus pressé6 au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient7 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, hardes8, équipages9. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion10 et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.

 

 


1 son propre : sa propriété.

 

2 viandes : se dit pour toute espèce de nourriture.

3 manger haut : manger bruyamment, en se faisant remarquer.

4 râtelier : assemblage de barreaux contenant le fourrage du bétail.

5 une manière d'établissement : il fait comme s'il était chez lui.

6 pressé : serré dans la foule.

7 prévenir : devancer.

8 hardes : bagages.

9 équipage : tout ce qui est nécessaire pour voyager (chevaux, carrosses, habits, etc.).

 

10 réplétion : surcharge d'aliments dans l'appareil digestif.


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Commentaire composé

Comment à travers le portrait d’un personnage égoïste, La Bruyère fait-il une caricature à visée universelle ?

 

I Le portrait d’un égoïste

Dans ce texte nous remarquons que l’auteur dresse le portrait d’un égoïste à travers le personnage de Gnathon.“ Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point.” Le narrateur nous dresse aussi le portrait d’un éternel insatisfait. “ Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ;” Ce passage nous laisse penser que Gnathon est une personne obèse qui fait de grands gestes pour tout s’approprier. Il est avide de nourriture et ne s’inquiète pas de savoir s’il y en aura pour tout le monde. “il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre1 de chaque service”. En plus d’être avide et égoïste Gnathon semble aussi être très impatient car “il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois.” Gnathon a beau être un courtisan, il n’est pas un homme raffiné et n’apprécie pas les mets qu’on lui propose. Ses manières sont celles d’un rustre : “Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes.” Ce passage donne un caractère animalier au personnage de Gnathon qui va s’attaquer à la nourriture comme si les invités étaient là pour la lui voler. Il se comporte comme le dominant dans une meute de loups. Cela renforce le contraste entre le courtisan “honnête homme” et Gnathon.

 

“Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe” Cette citation donne au personnage de Gnathon une image d’enfant qui, ne sachant pas manger d’une façon propre va manger de la façon la plus salissante possible. L’expression “on le suit à la trace” continue de filer la métaphore de son animalité. Maintenant Gnathon est comparé à une vache : “ Il mange haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4”. Gnathon se prend pour une vedette, il veut dominer en toutes situations, y compris à l’église ce qui montre qu’il ne respecte ni les lois humaines ni les lois divines : “Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement5, et ne souffre pas d'être plus pressé6 au sermon ou au théâtre que dans sa chambre.”

De plus Gnathon n’hesite pas a mentir ni à jouer la comédie“ Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse.”



II La portée universelle de cet enseignement : une allégorie de l'égoïsme et de l’égocentrisme

 

Nous avons vu que La Bruyère dresse un portrait d’un égoïste cependant ce portrait est davantage une allégorie que le portrait d’une personne réellement même si c’est ce qu’il veut nous faire croire, La Bruyère joue avec son personnage et avec son lecteur. Dans ce texte il y a un portrait universel de l'égoïsme car c’est uniquement un portrait moral : un “caractère” :  “Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point.” Les nombreuses exagérations montrent que c’est une caricature : “Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion10 et sa bile,”. Par exemple cela montre que les égoïstes ont un caractère animalier car les animaux sont centrés sur eux-mêmes et leur propre survie. Les égoïstes sont donc déshumanisés au moyen de métaphores telles que celle du loup ou de la vache “la table est pour lui un râtelier”. Le vocabulaire employé est souvent hyperbolique : “il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire,”. C’est un portrait polémique car on voit que La Bruyère a l’intention de choquer le lecteur : “ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèterait volontiers de l'extinction du genre humain.” Ce passage montre que certaines personnes n’ont aucune compassion et ne comprennent pas la valeur de la vie.

C’est peut être une manière pour l’auteur de montrer que les riches sont des Gnathons qui font la même chose avec de l’argent.


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