Commentaire composé sur le chapitre 1 de Si c'est un homme de Primo Lévi, l'arrivée au camp

Commentaire composé sur le chapitre 1 de Si c'est un homme de Primo Lévi, l'arrivée au camp

Photo by Erica Magugliani on Unsplash
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Texte

Et brusquement ce fut le dénouement. La portière s'ouvrit avec fracas ; l'obscurité retentit d'ordres hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent libérer une hargne séculaire. Nous découvrîmes un large quai, éclairé par des projecteurs. Un peu plus loin, une file de camions.

 

Puis tout se tut à nouveau. Quelqu'un traduisit les ordres : il fallait descendre avec les bagages et les déposer le long du train. En un instant, le quai fourmillait d'ombres ; mais nous avions peur de rompre le silence, et tous s'affairaient autour des bagages, se cherchaient, s'interpellaient, mais timidement, à mi-voix.

 

Une dizaine de SS, plantés sur leurs jambes écartées, se tenaient à distance, l'air indifférent. À un moment donné, ils s'approchèrent, et sans élever la voix, le visage impassible, ils se mirent à interroger certains d'entre nous en les prenant à part, rapidement : « Quel âge ? En bonne santé ou malade ? » et selon la réponse, ils nous indiquaient deux directions différentes.

 

Tout baignait dans un silence d'aquarium, de scène vue en rêve. Là où nous nous attendions à quelque chose de terrible, d'apocalyptique, nous trouvions, apparemment, de simples agents de police. C'était à la fois déconcertant et désarmant. Quelqu'un osa s'inquiéter des bagages : ils lui dirent: « bagages, après » ; un autre ne voulait pas quitter sa femme : ils lui dirent « après, de nouveau ensemble » ; beaucoup de mères refusaient de se séparer de leurs enfants : ils leur dirent « bon, bon, rester avec enfants ». Sans jamais se départir de la tranquille assurance de qui ne fait qu'accomplir son travail de tous les jours ; mais comme Renzo s'attardait un peu trop à dire adieu à Francesca, sa fiancée, d'un seul coup en pleine figure ils l'envoyèrent rouler à terre : c'était leur travail de tous les jours.

 

En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides. Ce qu'il advint des autres, femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir : la nuit les engloutit, purement et simplement. Aujourd'hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich ; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n'accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingt-neuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres - plus de cinq cents - aucun survivant. Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.

 

Ainsi mourut la petite Emilia, âgée de trois ans, tant était évidente aux yeux des Allemands la nécessité historique de mettre à mort les enfants des juifs. Emilia, fille de l'ingénieur Aldo Levi de Milan, une enfant curieuse, ambitieuse, gaie, intelligente, à laquelle ses parents, au cours du voyage dans le wagon bondé, avaient réussi à faire prendre un bain dans une bassine de zinc, avec de l'eau tiède qu'un mécanicien allemand « dégénéré » avait consenti à prélever sur la réserve de la locomotive qui nous entraînait tous vers la mort.

 

Ainsi disparurent en un instant, par traîtrise, nos femmes, nos parents, nos enfants. Presque personne n'eut le temps de leur dire adieu. Nous les aperçûmes un moment encore, telle une masse sombre à l'autre bout du quai, puis nous ne vîmes plus rien.

 

Primo Lévi - Si c’est un homme - Extrait du chapitre 1

Commentaire composé

Comment Primo Levi parvient-il à travers un récit autobiographique dépassionné à dénoncer les horreurs des camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale?

 

I) Un témoignage autobiographique

 

  1. Un récit qui se veut objectif (ton)...

 

“Et brusquement ce fut le dénouement. La portière s'ouvrit avec fracas ; l'obscurité retentit d'ordres hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent libérer une hargne séculaire. Nous découvrîmes un large quai, éclairé par des projecteurs. Un peu plus loin, une file de camions.”- Le narrateur décrit une succession d’actions énoncées au passé simple pour donner une impression de l'enchaînement des événements.  

 

“Tout baignait dans un silence d'aquarium, de scène vue en rêve.” -  Le narrateur se met à distance des événements pour montrer à quel point la scène paraît surréaliste.  

 

“Sans jamais se départir de la tranquille assurance de qui ne fait qu'accomplir son travail de tous les jours ;”- il fait une constatation froide sur les soldats SS: la mise à mort programmée des déportés faisait partie de leur routine, comme s’il s’agissait d’un travail ordinaire.

 

“Aujourd'hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich ; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n'accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingt-neuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres - plus de cinq cents - aucun survivant.”- Même en connaissant l’issue de leur déportation, le narrateur garde son objectivité; il se place dans une position neutre comme s’il n’avait pas été dans un camp.  

 

“Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.”



  1. … mais humain

 

“Là où nous nous attendions à quelque chose de terrible, d'apocalyptique, nous trouvions, apparemment, de simples agents de police. C'était à la fois déconcertant et désarmant.” - Le narrateur s'inclut avec le pronom personnel “nous”et évoque donc ses propres pensées et émotions.

 

“tant était évidente aux yeux des Allemands la nécessité historique de mettre à mort les enfants des juifs.”- Le narrateur n’arrive pas à rester neutre pour parler de la mort d’un enfant de sa famille.

 

“qu'un mécanicien allemand « dégénéré » avait consenti à prélever sur la réserve de la locomotive qui nous entraînait tous vers la mort.”: Le mot “dégénéré” est utilisé ironiquement et à contresens par le narrateur pour indiquer que le mécanicien est dégénéré du point de vue des SS car il a gardé ses valeurs humaines.

 

“Ainsi disparurent en un instant, par traîtrise, nos femmes, nos parents, nos enfants. Presque personne n'eut le temps de leur dire adieu. Nous les aperçûmes un moment encore, telle une masse sombre à l'autre bout du quai, puis nous ne vîmes plus rien.”- Le narrateur s’inclut parmi les victimes des déportations avec le pronom possessif “nos” et le pronom personnel “nous”.



II) La dénonciation des horreurs des camps

 

  1. La mise à mort des liens affectifs humains

 

“beaucoup de mères refusaient de se séparer de leurs enfants : ils leur dirent « bon, bon, rester avec enfants ».”- Les soldats SS n’ont aucune compassion puisqu’ils tuent ensemble les mères et les enfants.

 

“mais comme Renzo s'attardait un peu trop à dire adieu à Francesca, sa fiancée, d'un seul coup en pleine figure ils l'envoyèrent rouler à terre : c'était leur travail de tous les jours.” - Dans cette phrase, le narrateur fait une opposition entre l’amour et la violence aveugle.

 

“En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides. Ce qu'il advint des autres, femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir : la nuit les engloutit, purement et simplement.”- La métaphore “la nuit les engloutit” avant même évoque la mort sans la nommer explicitement pour rendre l’atmosphère encore plus angoissante.

 

“Emilia, fille de l'ingénieur Aldo Levi de Milan, une enfant curieuse, ambitieuse, gaie, intelligente, à laquelle ses parents, au cours du voyage dans le wagon bondé, avaient réussi à faire prendre un bain dans une bassine de zinc, avec de l'eau tiède” - Il insiste sur les relations familiales, ses qualités humaines, sur un avenir prometteur détruit par un système de destruction massive et sur l’amour de ses parents qui leur a donné le courage de préserver le sentiment d’humanité de la petite fille même dans des conditions inimaginables.    

 

“Ainsi disparurent en un instant, par traîtrise, nos femmes, nos parents, nos enfants. Presque personne n'eut le temps de leur dire adieu. Nous les aperçûmes un moment encore, telle une masse sombre à l'autre bout du quai, puis nous ne vîmes plus rien.”- A travers ce passage, nous assistons à la mise à mort définitive des liens amoureux, familiaux et humains.



  1. La négation de la communication traduit la négation de l’humanité

 

“Et brusquement ce fut le dénouement. La portière s'ouvrit avec fracas ; l'obscurité retentit d'ordres hurlés dans une langue étrangère, et de ces aboiements barbares naturels aux Allemands quand ils commandent, et qui semblent libérer une hargne séculaire. Nous découvrîmes un large quai, éclairé par des projecteurs. Un peu plus loin, une file de camions.”-  Le champ lexical “ ordres hurlés”, “aboiements barbares naturels” et “hargne séculaire”  montre la violence des hurlements et de la scène. De plus,  l’adverbe “brusquement”, qui, permet l'accélération du rythme du texte, et  l’animalisation des  soldats allemands, connotée par le nom “aboiements”, renforcent leurs agressivité. l'éclairage des projecteurs et la file des camions permettent d’augmenter l’angoisse chez le lecteur.

 

Puis tout se tut à nouveau. Quelqu'un traduisit les ordres : il fallait descendre avec les bagages et les déposer le long du train. En un instant, le quai fourmillait d'ombres ; mais nous avions peur de rompre le silence, et tous s'affairaient autour des bagages, se cherchaient, s'interpellaient, mais timidement, à mi-voix. - Dans ce paragraphe, le narrateur fait une prolepse de la mort des juifs de son wagon en utilisant  le nom “d'ombres”. Les déportés n’arrivent plus à parler “s'interpellaient, mais timidement” et “à mi-voix” comme s’ils étaient en train de mourir.

 

“Une dizaine de SS, plantés sur leurs jambes écartées, se tenaient à distance, l'air indifférent. À un moment donné, ils s'approchèrent, et sans élever la voix, le visage impassible, ils se mirent à interroger certains d'entre nous en les prenant à part, rapidement : « Quel âge ? En bonne santé ou malade ? » et selon la réponse, ils nous indiquaient deux directions différentes.” - Le narrateur se met à distance pour montrer la lente déshumanisation des déportés de son wagon. La question posée par les SS joue un rôle crucial sur le déroulement du séjour des juifs au camp. Le langage est détourné de sa fonction d’origine qui est de relier les gens : ici il permet la différenciation des déportés qui vont vivre et de ceux qui vont mourir, séparant ainsi les familles.

 

Quelqu'un osa s'inquiéter des bagages : ils lui dirent: « bagages, après » ; un autre ne voulait pas quitter sa femme : ils lui dirent « après, de nouveau ensemble » ; - Le langage est ici utilisé ici pour mentir et manipuler les déportés. Les agents de police SS n’ont aucune considération envers ces personnes.

 

“Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.”- Le langage, considéré comme une perte de temps, a disparu et a laissé la place à l'arbitraire de la violence du système nazi.


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