Commentaire composé sur le chapitre 2 de Candide de Voltaire, l'enrôlement dans l'armée

Commentaire composé sur le chapitre 2 de Candide de Voltaire, l'enrôlement dans l'armée

Photo by Craig Sybert on Unsplash
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Texte

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes ; il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui s'appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n'ayant point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise. » Ils s'avancèrent vers Candide et le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot. -- Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? -- Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la révérence. -- Ah ! monsieur, mettez-vous à table ; non seulement nous vous défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un homme comme vous manque d'argent ; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. -- Vous avez raison, dit Candide : c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet ; on n'en veut point, on se met à table : « N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! oui, répondit-il, j'aime tendrement Mlle Cunégonde. -- Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares. -- Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. -- Comment ! c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. -- Oh ! très volontiers, messieurs » ; et il boit. « C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares ; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton ; le lendemain il fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ; le surlendemain on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

 

Extrait du chapitre second (2) de Candide - Voltaire


Si vous étudiez Candide de Voltaire en oeuvre intégrale je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment Voltaire fait-il une satire de l'armée tout en soulignant la naïveté de Candide qui fait de lui une proie idéale pour les recruteurs ?

 

I La naïveté de Candide

 

“Candide, chassé du paradis terrestre”: Voltaire parodie la Genèse de la Bible, Candide qui se croit chassé du paradis terrestre mais ce n’est que le château du Baron. Il se fait bannir à cause de Mlle Cunégonde comme Adam qui s’est fait chasser à cause d’Eve.

 

“marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes”: Cette suite d’action fait de Candide un anti-héros, car il pleure et ne sait pas où il va. Il ne fait pas partie de l’action et regarde vers le passé au lieu de travailler à construire son avenir. On comprend que c’est un roman d’apprentissage. Il y a une exagération ridicule “le plus des châteaux”.

 

“il se coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui s'appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n'ayant point d'argent, mourant de faim et de lassitude.” Le héros Candide nous est présenté comme un SDF pitoyable comme souligne le verbe “se traina”. Il évoque de la pitié car les éléments se déchaînent contre lui avec la neige et il doit se coucher sans manger.

 

“Il s'arrêta tristement” : Candide adopte une aptitude passive qui va le conduire à se faire enrôler dans une armée inconnue sans même s’en rendre compte.

 

Deux hommes habillés de bleu le remarquèrent”: Le lecteur comprend vite qu’il s’agit de soldats en uniforme contrairement à Candide qui est toujours aussi naif.

 

Messieurs, leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot.”: Voltaire se moque ironiquement de Candide car il se retrouve dans un bar avec des manières d’aristocrate dûes à son éducation. De plus la naïveté de Candide transparait à travers son honnêteté car il n’essaie pas de profiter de la situation.

 

“Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la révérence.” : Candide prend cette remarque tel un compliment au lieu de se rendre compte qu’il est pris pour cible.

 

nous vous défrayerons”: Le verbe défrayer est tiré du langage militaire pour désigner la solde.

 

Vous avez raison, dit Candide : c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux.”: Candide évoque M. Pangloss pour la première fois dans ce chapitre, et il dit une bétise car pour lui tout va bien alors qu’il se fait emporté dans le trafic Bulgare sans se douter de quoi que ce soit.

 

“ « N'aimez-vous pas tendrement ?... -- Oh ! oui, répondit-il, j'aime tendrement Mlle Cunégonde. -- Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares. -- Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. -- Comment ! c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé.”: On observe que lorsqu’on parle à Candide, il ne comprend pas ce qu’on lui dit et répond complétement à côté. Ainsi il prête serment d’allégeance au roi des Bulgares sans même s’en rendre compte : “Oh ! très volontiers, messieurs » ; et il boit”.



II La satire de l’armée

 

Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise.”: Voltaire critique les recruteurs qui ne se soucient pas si l’homme repéré est intelligent ou autre, ils se fient à la taille de celui-ci comme s’ils achetaient du bétail.

 

“Ils s'avancèrent vers Candide et le prièrent à dîner très civilement. “: Voltaire présente aussi les recruteurs comme des menteurs manipulateurs car ils essayent d’amadouer Candide pour l’enrôler de force et par ruse.

 

“ lui dit un des bleus”: Pour Voltaire les militaires sont tous les mêmes et ils ne méritent donc pas qu’on les nomme.

 

“, les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? “: La façon de penser de l’armée s’oppose à la philosophie des Lumières puisqu’elle valorise seulement le physique.

 

“ les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres.”: Les soldats continuent dans leur mensonges car, comme nous le verrons dans le chapitre trois, les soldats ne sont pas là pour secourir mais pour massacrer les civils.

 

“ On le prie d'accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet ; on n'en veut point, on se met à table ”: On voit ici une accélération du temps car on passe du discours à du récit pour que les actions s’enchaînent. La machine de l’armée est en marche elle ravage et emporte tout.

 

“ C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares ; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée.”: Les deux soldats lui racontent son futur, il sera le héros, le défenseurs, il aura toute la gloire… Candide croit de nouveau un mensonge amplifié de plus en plus.

 

“On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au régiment.”: Voltaire nous fait comprendre qu’être soldat c’est être esclaves.

 

“On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton ; le lendemain il fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ; le surlendemain on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.” : Il y a une suite d’actions stupides, marquée par la juxtaposition des propositions qui donne un sentiment de rapidité. Pour les militaires l'intelligence est la capacité à obéir aux ordres comme un automate. L’armée s’oppose donc totalement à la philosophie des Lumières qui prône l’intelligence comme instrument de liberté.


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