Commentaire composé de Electre de Giraudoux Acte II scène 8

Commentaire composé de Electre de Giraudoux Acte II scène 8

Photo by Livin4wheel on Unsplash
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Texte

ACTE II

SCÈNE 8

 

[...]

 

CLYTEMNESTRE. – Oui, je le haïssais. Oui, tu vas savoir enfin ce qu'il était, ce père admirable ! Oui, après vingt ans, je vais m'offrir la joie que s'est offerte Agathe !… Une femme est à tout le monde. Il y a tout juste au monde un homme auquel elle ne soit pas. Le seul homme auquel je n'étais pas, c'était le roi des rois, le père des pères, c'était lui ! Du jour où il est venu m'arracher à ma maison, avec sa barbe bouclée, de cette main dont il relevait toujours le petit doigt, je l'ai haï. Il le relevait pour boire, il le relevait pour conduire, le cheval s'emballât-il, et quand il tenait son sceptre,… et quand il me tenait moi-même, je ne sentais sur mon dos que la pression de quatre doigts : j'en étais folle, et quand dans l'aube il livra à la mort ta sœur Iphigénie, horreur, je voyais aux deux mains le petit doigt se détacher sur le soleil ! Le roi des rois, quelle dérision ! Il était pompeux, indécis, niais. C'était le fat des fats, le crédule des crédules. Le roi des rois n'a jamais été que ce petit doigt et cette barbe que rien ne rendait lisse. Inutile, l'eau du bain, sous laquelle je plongeais sa tête, inutile la nuit de faux amour, où je la tirais et l'emmêlais, inutile cet orage de Delphes sous lequel les cheveux des danseuses n'étaient plus que des crins ; de l'eau, du lit, de l'averse, du temps, elle ressortait en or, avec ses annelages. Et il me faisait signe d'approcher, de cette main à petit doigt, et je venais en souriant. Pourquoi ?… Et il me disait de baiser cette bouche au milieu de cette toison, et j'accourais pour la baiser. Et je la baisais. Pourquoi ?… Et quand au réveil, je le trompais, comme Agathe, avec le bois de mon lit, un bois plus relevé, évidemment, plus royal, de l'amboine, et qu'il me disait de lui parler, et que je le savais vaniteux, vide aussi, banal, je lui disais qu'il était la modestie, l'étrangeté, aussi, la splendeur. Pourquoi ?… Et s'il insistait tant soit peu, bégayant, lamentable, je lui jurais qu'il était un dieu. Roi des rois, la seule excuse de ce surnom est qu'il justifie la haine de la haine. Sais-tu ce que j'ai fait, le jour de son départ, Électre ; son navire encore en vue ? J'ai fait immoler le bélier le plus bouclé, le plus indéfrisable, et je me suis glissée vers minuit, dans la salle du trône, toute seule, pour prendre le sceptre à pleines mains ! Maintenant tu sais tout. Tu voulais un hymne à la vérité : voilà le plus beau !

 

[...]


Electre - Jean Giraudoux


Pour comprendre le tragique je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment le dramaturge justifie-t-il la haine dans le contexte d’une tragédie moderne ?

 

Il s’agit ici d’une “scène d’aveu” dans laquelle Clytemnestre monopolise la parole pour avouer dans une longue tirade le meurtre d’Agamemnon à sa fille Electre qui ne le lui pardonnera pas.



I) La haine

 

  1. Le mariage

Dès le début de la scène nous pouvons ressentir la haine que Clytemnestre a gardée en elle pendant ces “vingt ans”  de mariage avec Agamemnon. Ceci est confirmé par l’ironie de Clytemnestre “ce père admirable !” , alors que “dans l'aube” ce père “livra à la mort [...] Iphigénie”. Ensuite Clytemnestre condamne le fait que les femmes ne sont pas libres de choisir leurs conjoints “Une femme est à tout le monde. Il y a tout juste au monde un homme auquel elle ne soit pas”. Ceci montre que la seule personne auquel Clytemnestre ne veut pas appartenir est son mari, qui lui a été imposé et qu’elle n’aime pas: “Le seul homme auquel je n'étais pas, c'était le roi des rois, le père des pères, c'était lui ! “. De plus Clytemnestre a vécu son mariage comme un enlèvement : “Du jour où il est venu m'arracher à ma maison,” Ce qui est une exagération provoquée par la haine de Clytemnestre pour son époux.



  1. La préciosité

         Clytemnestre ne peut supporter le coté précieux d'Agamemnon “de cette main dont il relevait toujours le petit doigt, je l'ai haï.” Ceci montre que toute l’attention de Clytemnestre s’était focalisée sur ce geste d’Agamemnon qu’elle jugeait précieux et efféminé. Elle a concentré toute sa haine sur ce détail pour justifier qu’à ces yeux Agamemnon n’avait pas l’étoffe d’un roi quelles que soient les circonstances : “Il le relevait pour boire, il le relevait pour conduire, le cheval s'emballât-il, et quand il tenait son sceptre,… et quand il me tenait moi-même, je ne sentais sur mon dos que la pression de quatre doigts”.



  1. L'invincibilité

Clytemnestre essaie de dévaloriser les attributs de sa barbe qui le rendent invincible aux yeux du peuple : “inutile, l'eau du bain, sous laquelle je plongeais sa tête, inutile la nuit de faux amour, où je la tirais et l'emmêlais, inutile cet orage de Delphes sous lequel les cheveux des danseuses n'étaient plus que des crins ; de l'eau, du lit, de l'averse, du temps, elle ressortait en or, avec ses annelages.” Ce passage renforce le côté invincible d’Agamemnon qui malgré la haine de Clytemnestre, garde une barbe dorée et bouclée qui symbolise aussi sa richesse et sa superiorite que Clytemnestre ne supporte pas.



II) Une violence libératrice

 

  1. Un discours violent

“Oui, je le haïssais”  est une affirmation de la part de Clytemnestre pour confirmer les doutes d’Electre. Cette question de haine sera présente tout au long de cette tirade. Clytemnestre continue a exercer sa passion haineuse sur la personne d’Agamemnon qui, même mort est victime de la violence verbale de sa femme :

“Il était pompeux, indécis, niais. C'était le fat des fats, le crédule des crédules.”

De plus ce passage renforce la folie de Clytemnestre car son argumentation repose sur les attributs physiques sur lesquels elle a focalisé toute sa haine: “Le roi des rois n'a jamais été que ce petit doigt et cette barbe que rien ne rendait lisse.” Cependant ces attributs sont symboliques. La barbe nommée “toison” rappelle le mythe de Jason et la toison d’or, puisque Jason a conquis la toison d’or avec l’aide de Médée sans qui il n’aurait pas pu réussir. On voit donc qu’avec sa barbe bouclée et dorée, Agamemnon est comparé à un héros mythique qui ne méritait pas son succès : “elle ressortait en or, avec ses annelages”. Cet amalgame nous amène naturellement à l’immolation du bélier, bouc émissaire de “la toison d’or” de Jason-Agamemnon.



  1. Le meurtre symbolique

 

La barbe nommée “toison” rappelle le mythe de Jason et la toison d’or, puisque Jason a conquis la toison d’or avec l’aide de Médée sans qui il n’aurait pas pu réussir. On voit donc qu’avec sa barbe bouclée et dorée, Agamemnon est comparé à un héros mythique qui ne méritait pas son succès : “elle ressortait en or, avec ses annelages”. Cet amalgame nous amène naturellement à l’immolation du bélier, bouc émissaire de “la toison d’or” de Jason-Agamemnon : “J'ai fait immoler le bélier le plus bouclé, le plus indéfrisable, et je me suis glissée vers minuit, dans la salle du trône, toute seule, pour prendre le sceptre à pleines mains !”. Clytemnestre a tué Agamemnon de manière symbolique avant de l’assassiner réellement avec l’aide d'Egisthe.


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