Commentaire composé sur Ubu Roi de Jarry acte III scène 2

Commentaire composé sur Ubu Roi de Jarry acte III scène 2

Photo by Derek Story on Unsplash
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Texte

 


Ubu Roi de Jarry acte III scène 2

 

La grande salle du palais.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, OFFICIERS ET SOLDATS, GIRON, PILE, COTICE, NOBLES ENCHAÎNÉS, FINANCIERS, MAGISTRATS, GREFFIERS.

 


 

PÈRE UBU: Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles ! Ensuite, faites avancer les Nobles.

On pousse brutalement les Nobles.

MÈRE UBU: De grâce, modère-toi, Père Ubu.

PÈRE UBU: J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.

NOBLES: Horreur ! À nous, peuple et soldats!

PÈRE UBU: Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. (Au Noble) Qui es-tu, bouffre ?

LE NOBLE: Comte de Vitepsk.

PÈRE UBU: De combien sont tes revenus ?

LE NOBLE: Trois millions de rixdales.

PÈRE UBU: Condamné !

Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.

MÈRE UBU: Quelle basse férocité !

PÈRE UBU: Second Noble, qui es-tu ? (Le Noble ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre ?

LE NOBLE: Grand-Duc de Posen.

PÈRE UBU: Excellent ! Excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu ? Tu as une sale tête.

LE NOBLE: Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.

PÈRE UBU: Très bien ! très bien ! Tu n'as rien autre chose ?

LE NOBLE: Rien.

PÈRE UBU: Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?

LE NOBLE: Prince de Podolie.

PÈRE UBU: Quels sont tes revenus ?

LE NOBLE: Je suis ruiné.

PÈRE UBU: Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu ?

LE NOBLE: Margrave de Thorn, palatin de Polock.

PÈRE UBU: Ça n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?

LE NOBLE: Cela me suffisait.

PÈRE UBU: Eh bien ! Mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, Mère Ubu ?

MÈRE UBU: Tu es trop féroce, Père Ubu.

PÈRE UBU: Eh ! je m'enrichis. Je vais me faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.

LE GREFFIER: Comté de Sandomir.

PÈRE UBU: Commence par les principautés, stupide bougre!

LE GREFFIER: Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.

PÈRE UBU: Et puis après ?

LE GREFFIER: C'est tout.

PÈRE UBU: C'est tout. Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir, je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.

On empile les Nobles dans la trappe.

Dépêchez-vous, plus vite, je veux faire des lois maintenant.

PLUSIEURS: On va voir ça.

PÈRE UBU: Je vais d'abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux finances.

PLUSIEURS MAGISTRATS: Nous nous opposons à tout changement.

PÈRE UBU: Merdre. D'abord, les magistrats ne seront plus payés.

MAGISTRATS: Et de quoi vivrons-nous ? Nous sommes pauvres.

PÈRE UBU: Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des condamnés à mort.

UN MAGISTRAT: Horreur.

DEUXIÈME: Infamie.

TROISIÈME: Scandale.

QUATRIÈME: Indignité.

TOUS: Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles.

PÈRE UBU: À la trappe les magistrats !

Ils se débattent en vain.

MÈRE UBU: Eh ! que fais-tu, Père Ubu ? Qui rendra maintenant la justice ?

PÈRE UBU: Tiens ! moi. Tu verras comme ça marchera bien.

MÈRE UBU: Oui, ce sera du propre.

PÈRE UBU: Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder aux finances.

FINANCIERS: Il n'y a rien à changer.

PÈRE UBU: Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi la moitié des impôts.

FINANCIERS: Pas gêné.

PÈRE UBU: Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisième sur les mariages et un quatrième sur les décès, de quinze francs chacun.

PREMIER FINANCIER: Mais c'est idiot, Père Ubu.

DEUXIÈME FINANCIER: C'est absurde.

TROISIÈME FINANCIER: Ça n'a ni queue ni tête.

PÈRE UBU: Vous vous fichez de moi ! Dans la trappe, les financiers

On enfourne les financiers.

MÈRE UBU: Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.

PÈRE UBU: Eh merdre!

MÈRE UBU: Plus de Justice, plus de finances.

 

PÈRE UBU: Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-même de village en village recueillir les impôts.

Commentaire composé

Comment à travers cette scène burlesque Jarry mène-t-il une réflexion sur le pouvoir ?

 

I Une scène burlesque

  1. Le comique de situation

La scène s’ouvre avec l’évocation de la torture que Père Ubu souhaite infliger aux Nobles “Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles !”, même si cette escalade de la violence paraît ridicule avec le terme de “bouquin”, qui est assimilé à un objet de torture.




  1. Le comique de langage qui rend le personnage ridicule

La répétition du mot “Nobles” prouve un manque de vocabulaire de la part de Père Ubu, et le tourne donc en ridicule, dès le commencement de la scène.

 

Il use d’un langage très grossier lorsqu’il s’adresse aux nobles “Qui es-tu, bouffre ?” et montre son manque d’éducation et son incapacité à respecter le protocole diplomatique. Il semble que Père Ubu ne soit pas apte à utiliser un langage soutenu ni même un langage grossier : les insultes qu’il emploie sont incorrects : “Eh merdre!”.

 

Il n’y a pas de logique dans le raisonnement de Père Ubu car, si les nobles ont des terres, il les tue pour se les approprier, et s’ils n’ont pas de richesses, il les tue parce qu’il est déçu. Au fur-et-à-mesure, Père Ubu devient impatient et accélère l’extermination des Nobles en étant satisfait juste de leurs titres “Excellent ! Excellent

! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe.”.

 

Il se rend ridicule lui-même car il n’accepte aucun conseil, bien qu’ils viennent de magistrats, spécialisés dans la justice, auquel il s’adresse. Dans sa colère, il les fait condamné dans aucune raison valable “À la trappe les magistrats !”.



II Une réflexion sur le pouvoir

  1. La cruauté sans limites

Le projet de torture envers les Nobles de Père Ubu affirme la cruauté de celui-ci, qui souhaite, probablement, finir par les tuer grâce au “couteau” et les jeter dans la “caisse à Nobles” avec son “crochet”.

 

Ubu assoit son pouvoir par la terreur : “Horreur ! À nous, peuple et soldats!”

 

De part ses ordres à l’impératif “Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles.”, Père Ubu assume pleinement ses intentions de tuer lui-même les nobles avec le pronom personnel “je les passerai dans la trappe” . Il ne veut pas seulement les tuer mais prendre un plaisir à les torturer : “on les décervèlera.”

 

Père Ubu commence donc à mettre en oeuvre son projet d’élimination des nobles : dans sa folie, il n’entend pas Mère Ubu “Quelle basse férocité !”, et continue à mettre à exécution ce qu’il avait affirmé plus tôt.

 

Père Ubu associe les Nobles à des objets et se permet, comme la didascalie “On empile les Nobles dans la trappe.” le montre, de les entasser dans la trappe.



  1. L'avidité et la mégalomanie

Père Ubu, obnubilé par son pouvoir, devient cupide : “J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens” et annonce, fièrement son désir de tuer pour s’enrichir.

 

Père Ubu choisit de les tuer pour de l’argent et des terres : sa question, brève, “De combien sont tes revenus ?” montre que la seule chose qui l’intéresse est la possession de richesses des Nobles qu’il tue.

 

Sa hâte d’étendre son pouvoir se traduit par ses paroles “Dépêchez-vous, plus vite, je veux faire des lois maintenant.”, où tuer les Nobles n’est finalement qu’un moyen de s’amuser avant d’arriver à ses fins.

 

Il se prend pour le nouveau justicier en affirmant à Mère Ubu qui lui demande” que fais-tu, Père Ubu ? Qui rendra maintenant la justice ?”, “Tiens ! moi. Tu verras comme ça marchera bien.”


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