Commentaire composé sur l'article Torture de Voltaire

Commentaire composé sur l'article Torture de Voltaire

Photo by Olenka Kotyk on Unsplash
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Texte

Torture

 

   Les Romains n'infligèrent la torture qu'aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture, en présence d'un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et, comme dit très bien la comédie des Plaideurs : « Cela fait toujours passer une heure ou deux ».

 

   Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain, va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin. La première fois madame en a été révoltée, à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses ; et ensuite la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui : « Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui la question à personne ? »

 

   Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais, qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question.

 

   Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vu passer, le chapeau sur la tête.

 

   Ce n'est pas dans le XIIIème ou dans le XIVème siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIIIème. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra, qui ont les mœurs fort douces, par nos danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle Clairon, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française.

 

Voltaire


Pour maîtriser l'argumentation au Bac de français je vous recommande de lire ce livre


Commentaire composé

Comment Voltaire construit-il son argumentation pour dénoncer la torture ?

 

I. Une justification ironique de la torture

1. La torture divertissante

“Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture” : on peut voir que le bourreau s’amuse à torturer les victimes et qu’il y a même différentes sortes de tortures.

 

“comme dit très bien la comédie des Plaideurs : « Cela fait toujours passer une heure ou deux ».” : L’allusion à la comédie de Racine Les Plaideur, assimile la torture à un spectacle.

 

“Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain, va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin.” : La torture est même un sujet de discussion a table, ce qui montre qu’on la trouve normale et que ce n’est pas quelque chose qui dégoûte.  

 

2. Les victimes déshumanisées

“Les Romains n'infligèrent la torture qu'aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas comptés pour des hommes.” : dans cette phrase, on peut voir que les esclaves sont les victimes déshumanisées car les esclaves sont considérés comme des objets qui appartiennent à leur propriétaire.

 

“Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot.” : A force de passer du temps en prison avec les rats, les prisonniers perdent leur condition d’êtres humains, et aux yeux du bourreau ils ne sont déjà plus des hommes au moment où ils entrent dans la salle de torture.



II. Dénonciation de la torture et de la justice française

1. La torture, une pratique d'un autre temps

“Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les Anglais, qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question” : Le narrateur veut dénoncer le fait que les Français sont l’un des seuls peuples qui utilise encore la torture alors que c’est une civilisation très avancée sur le plan technique et philosophique. C’est pourquoi l’auteur utilise l’ironie “je ne sais pourquoi”. La banalisation de la torture ne choque pas les français. L’auteur se moque des Français en prenant comme exemple, les Anglais, car ces deux peuples sont ennemis et les Français pensent que les Anglais sont en retard sur eux, alors qu’ici c’est l’inverse.

 

“Ce n'est pas dans le XIIIème ou dans le XIVème siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans le XVIIIème.” : Cela nous montre que la torture est toujours présente et elle continue à être pratiquée en France, alors que presque tous les pays d’Europe ont abandonné la torture. La France apparaît donc comme moyenâgeux.



2. Dénonciation de la cruauté de la nation française

“en présence d'un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort, après quoi on recommence” : Un chirurgien est normalement censé soigner et sauver la vie des gens, alors que pendant les séances de torture il permet de torturer les victimes le plus longtemps possible en les maintenant au seuil de la mort.  

 

“La première fois madame en a été révoltée, à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses ; et ensuite la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui” : Il y a une banalisation de la torture, car même les femmes trouvent cela ordinaire, presque amusant aussi.

 

“« Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui la question à personne ? »” : Cette association entre la tendresse attentionnée et la torture dans la même phrase a pour but de choquer le lecteur.

 

Les juges français condamnent des jeunes gens à l’avenir prometteur : “Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance” qui n’ont commis que des étourderies : “mais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée”, pour ce qu’ils considèrent comme des crimes alors que ce ne sont que des détails sans importance : “d'avoir chanté des chansons impies”, ou des offences liées à l’orgueil : “d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau”. Pour ces motifs absurdes, on les condamne à des tortures épouvantables : “les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu”. Ainsi les juges français ne sont pas dignes de faire partie de l’humanité puisqu’ils s’acharnent sans limites dans la barbarie : “mais ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vu passer, le chapeau sur la tête.”

 

“Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra, qui ont les mœurs fort douces, par nos danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle Clairon, qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de nation plus cruelle que la française.” : Le narrateur veut montrer aux lecteur que la France cache la torture derrière toutes les jolies choses. La France est le pays de l’art, du point de vue des pays étrangers, mais ils ne voient pas la cruauté des Français, la torture, qui pour eux est un passe-temps, un divertissement ordinaire dénoncé ici par Voltaire.


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