Commentaire composé sur l'essai 31 "Des Cannibales" de Montaigne

Commentaire composé sur l'essai 31 du livre I "Des Cannibales" de Montaigne

Photo by John Kutcher on Unsplash
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Texte

Montaigne       Essais, chap. 31  « Des cannibales », 1595  

En 1562, Montaigne accompagne l’armée royale à Rouen et y rencontre des « cannibales » du Brésil. Ces Indiens fascinent les Européens qui ne se lassent pas de les décrire, non sans s’interroger sur eux-mêmes. Dans ce passage, Montagne tente de prendre à rebours l’opinion commune qui assimile le sauvage à un barbare.

 

[Les Cannibales] font des guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus loin sur la terre ferme, guerres où ils vont tous nus, n’ayant d’autres armes que des arcs ou des épées de bois, aiguisées par un bout, à la façon des fers de nos épieux[1]. C’est une chose étonnante que la dureté de leurs combats, car, pour ce qui est des déroutes et de l’effroi, ils ne savent pas ce que c’est. Chacun rapporte, en trophée personnel, la tête de l’ennemi qu’il a tuée et il l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers et avec tous les agréments auxquels ils se peuvent penser, celui qui en est le maître fait une grande assemblée des gens de sa connaissance : il attache une corde à l’un des bras du prisonnier par le bout de laquelle il le tient, éloigné de quelques pas, de peur d’être blessé par lui, et il donne au plus cher de ses amis l’autre bras à tenir de même [façon] ; puis eux deux, en présence de toute l’assemblée, l’assomment à coups d’épée. Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun ; ils en envoient aussi des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes[2] : c’est pour manifester une très grande vengeance. Et pour preuve qu’il en est bien ainsi, [voici un fait] : s’étant aperçu que les Portugais, qui s’étaient alliés à leurs adversaires, usaient contre eux, quand ils les prenaient, d’une autre sorte de mort qui consistait à les enterrer jusqu’à la ceinture et à leur tirer sur le reste du corps force coups de traits[3], puis à les pendre, ils pensèrent que ces gens-ci de l’ancien monde, en hommes qui avaient semé la connaissance de beaucoup de vices dans leur voisinage et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de méchanceté, n’adoptaient pas sans cause cette sorte de vengeance et qu’elle devait être plus pénible que la leur ; [alors] ils[4] commencèrent à abandonner leur manière ancienne pour suivre celle-ci. Je ne suis pas fâché que nous soulignions l’horreur barbare qu’il y a dans une telle action, mais plutôt du fait que, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles à l’égard des nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort[5], à déchirer par des tortures et des supplices[6] un corps ayant encore toute sa sensibilité, à le faire rôtir petit à petit, à le faire mordre et tuer par les chiens et les pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche date, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion) que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé.

Chrysippe et Zénon[7], chefs de l’école Stoïque, ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal à se servir de notre chair, à quelque usage que ce fût pour notre besoin, et même d’en tirer de la nourriture, comme [le firent] nos ancêtres [quand], assiégés dans la ville d’Alésia, ils se résolurent à lutter contre la faim due à ce siège en utilisant les corps des vieillards, des femmes et autres personnes inutiles au combat.

Vascones, fama est, alimentis talibus usi

Produxere animas[8]

Les médecins aussi ne craignent pas de s’en servir pour toute sorte d’emploi  en faveur de notre santé, soit pour l’appliquer au-dedans ou au dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion à ce point déréglée qu’elle excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes habituelles.

Nous pouvons donc bien appeler ces hommes barbares eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

 

 


 

[1] A la manière des embouts ferrés

[2] Peuple antique d’origine iranienne

[3] Les flèches

[4] Si bien qu’ils …

[5] Montaigne fait ici références aux guerres religieuses entre Catholiques et protestants ( 1562-1598)

[6] Tortures

[7] Philosophes grecs du III eme siècle avant J.-C.

 

[8] « les Gascons , dit-on, en usant de tels aliments, prolongèrent leur vie » (propos attribués à Juvénal, poète satirique latin, 1er siècle ap. J.-C.

Commentaire composé

 

I- Un récit des moeurs barbares

 

Montaigne propose une description neutre des Cannibales, à la façon d’un récit de voyage : “[Les Cannibales] font des guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus loin sur la terre ferme, guerres où ils vont tous nus, n’ayant d’autres armes que des arcs ou des épées de bois, aiguisées par un bout, à la façon des fers de nos épieux”. Il n’y a pour l’instant aucun jugement.

 

L’auteur fait l’éloge des guerriers indigènes en soulignant leur courage “C’est une chose étonnante que la dureté de leurs combats, car, pour ce qui est des déroutes et de l’effroi, ils ne savent pas ce que c’est.”

 

Les indigènes ne sont pas si barbares car ils s’occupent de leurs prisonniers comme des invités avant de les tuer : “Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers et avec tous les agréments auxquels ils se peuvent penser”.

 

Le peuple autochtone considère la mort de leurs prisonniers comme un moment de partage “Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun ; ils en envoient aussi des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents.”, montrant ainsi, leur générosité.

 

Le récit que fait l’auteur sur les Cannibales propose une justification du cannibalisme, qui est légitimé par l’absence de torture et de souffrance : “le faire rôtir et manger après qu’il est trépassé”.

 


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