Commentaire composé de Dom Juan de Molière, acte I scène 3

Commentaire composé sur Dom Juan de Molière, acte I scène 3

Photo by Kelly Sikkema on Unsplash
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Texte

ACTE I, Scène 3

DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE

[...]

DON JUAN. Madame, à vous dire la vérité...

DONE ELVIRE. Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de coeur, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie ? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort ? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.

DON JUAN : Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir ; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisais. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste ; j'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé, qu'il nous attirerait quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par... ?

DONE ELVIRE. Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

DON JUAN. Sganarelle, le Ciel !

SGANARELLE. Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

DON JUAN. Madame...

DONE ELVIRE. Il suffit. Je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte ; et, sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures : non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fois ; et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée.

SGANARELLE. Si le remords le pouvait prendre !

DON JUAN, après une petite réflexion. Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.

 

SGANARELLE. Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir !

Commentaire composé

 

I) Done Elvire, une héroïne tragique et pathétique

 

  1. Le tragique

Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie ?- Done Elvire demande à Dom Juan d’avoir une attitude digne de son rang en toutes circonstances.    

 

Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort ?- Done Elvire a une dimension tragique: son amour pour Dom Juan est tellement sublime qu’elle est prête à lui pardonner sa trahison.

 

Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? - Champ lexical de la tragédie “ brûlez,souffrez,  ce que souffre un corps qui est séparé de son âme”. Done Elvire, aveuglée par sa passion, demande à Dom Juan de mentir et consentir à son explication de son départ. Elle voudrait réécrire leur histoire. A la manière d’une héroïne tragique, son amour lui fait perdre la raison.

 

Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.- Done Elvire dit à Don Juan les explications qu’il aurait dû donner pour justifier son départ en conservant le prestige de son rang. Elle est déçue car il l’avait séduite par ses belles paroles et maintenant il reste muet face à elle.

 

C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte ; et, sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit prendre son parti.N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures : non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fois ; et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée. - Done Elvire garde son attitude noble et retrouve ses esprits. Elle a perdu son amour mais conserve son honneur et sa dignité. Elle prophétise encore sur la vengeance Céleste  qui surviendra à la fin de la pièce. Elle utilise un vocabulaire tragique “perfide” et “outrage”.



  1. Le pathétique

“Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de coeur, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez.” - Done Elvire est pathétique et naïve, aveuglée par son amour pour Dom Juan. Elle eprouve de la pitié pour Dom Juan, qui est en train de s’empêtrer dans ses mensonges et qui est visiblement mal à l’aise alors qu’elle devrait être féroce avec lui puisqu’il l’a trahie.   

 

Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie. - Done Elvire comprend l’intention réelle de Don Juan et fait un discours prophétique. En effet, elle fait une prolepse de l’apparition de la statue du Commandeur qui matérialisera la punition divine à la fin de la pièce. Le personnage d’Elvire prend une dimension pathétique par l’utilisation du mot “désespérer” qui sous-entend que Elvire a l’intention de se suicider pour laver son honneur.


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