Commentaire composé sur la scène 6 de L'île des esclaves de Marivaux

Commentaire composé sur la scène 6 de L'île des esclaves de Marivaux

Photo by Alaric Sim on Unsplash
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Texte

Scène VI. - Cléanthis, Iphicrate, Arlequin, Euphrosine.

CLEANTHIS. - Seigneur Iphicrate, puis-je vous demander de quoi vous riez ?

ARLEQUIN. - Je ris de mon Arlequin qui a confessé qu'il était un ridicule.

CLEANTHIS. - Cela me surprend, car il a la mine d'un homme raisonnable. Si vous voulez voir une coquette de son propre aveu, regardez ma suivante.

ARLEQUIN, la regardant. - Malepeste ! quand ce visage-là fait le fripon, c'est bien son métier. Mais parlons d'autres choses, ma belle demoiselle ; qu'est-ce que nous ferons à cette heure que nous sommes gaillards ?

CLEANTHIS. - Eh ! mais la belle conversation.

ARLEQUIN. - Je crains que cela ne nous fasse bâiller, j'en bâille déjà. Si je devenais amoureux de vous, cela amuserait davantage.

CLEANTHIS. - Eh bien, faites. Soupirez pour moi ; poursuivez mon cœur, prenez-le si vous le pouvez, je ne vous en empêche pas ; c'est à vous de faire vos diligences ; me voilà, je vous attends ; mais traitons l'amour à la grande manière, puisque nous sommes devenus maîtres ; allons-y poliment, et comme le grand monde.

ARLEQUIN. - Oui-da ; nous n'en irons que meilleur train.

CLEANTHIS. - Je suis d'avis d'une chose, que nous disions qu'on nous apporte des sièges pour prendre l'air assis, et pour écouter les discours galants que vous m'allez tenir ; il faut bien jouir de notre état, en goûter le plaisir.

ARLEQUIN. - Votre volonté vaut une ordonnance. (A Iphicrate.) Arlequin, vite des sièges pour moi, et des fauteuils pour Madame.

IPHICRATE. - Peux-tu m'employer à cela ?

ARLEQUIN. - La république le veut.

CLEANTHIS. - Tenez, tenez, promenons-nous plutôt de cette manière-là, et tout en conversant vous ferez adroitement tomber l'entretien sur le penchant que mes yeux vous ont inspiré pour moi. Car encore une fois nous sommes d'honnêtes gens à cette heure, il faut songer à cela ; il n'est plus question de familiarité domestique. Allons, procédons noblement, n'épargnez ni compliment ni révérences.

ARLEQUIN. - Et vous, n'épargnez point les mines. Courage ; quand ce ne serait que pour nous moquer de nos patrons. Garderons-nous nos gens ?

CLEANTHIS. - Sans difficulté ; pouvons-nous être sans eux ? c'est notre suite ; qu'ils s'éloignent seulement.

ARLEQUIN, à Iphicrate. - Qu'on se retire à dix pas.

Iphicrate et Euphrosine s'éloignent en faisant des gestes d'étonnement et de douleur. Cléanthis regarde aller Iphicrate, et Arlequin, Euphrosine.

ARLEQUIN, se promenant sur le théâtre avec Cléanthis. - Remarquez-vous, Madame, la clarté du jour ?

CLEANTHIS. - Il fait le plus beau temps du monde ; on appelle cela un jour tendre.

ARLEQUIN. - Un jour tendre ? Je ressemble donc au jour, Madame.

CLEANTHIS. - Comment ! Vous lui ressemblez ?

ARLEQUIN. - Eh palsambleu ! le moyen de n'être pas tendre, quand on se trouve en tête à tête avec vos grâces ? (A ce mot, il saute de joie.) Oh ! oh ! oh! oh !

CLEANTHIS. - Qu'avez-vous donc ? Vous défigurez notre conversation.

ARLEQUIN. - Oh ! ce n'est rien : c'est que je m'applaudis.

CLEANTHIS. - Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. (Continuant.) Je savais bien que mes grâces entreraient pour quelque chose ici, Monsieur, vous êtes galant ; vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs ; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.

ARLEQUIN. - Et moi je vous remercie de vos dispenses.

CLEANTHIS. - Vous m'allez dire que vous m'aimez, je le vois bien ; dites, Monsieur, dites ; heureusement on n'en croira rien. Vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.

ARLEQUIN, l'arrêtant par le bras, et se mettant à genoux. - Faut-il m'agenouiller, Madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux ?

CLEANTHIS. - Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d'affaires ; levez-vous. Quelle vivacité ! Faut-il vous dire qu'on vous aime ? Ne peut-on en être quitte à moins ? Cela est étrange.

ARLEQUIN, riant à genoux. - Ah! ah ! ah ! que cela va bien ! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages.

CLEANTHIS. - Oh ! vous riez, vous gâtez tout.

ARLEQUIN. - Ah ! ah ! par ma foi, vous êtes bien aimable et moi aussi. Savez-vous ce que je pense ?

CLEANTHIS. - Quoi ?

ARLEQUIN. - Premièrement, vous ne m'aimez pas, sinon par coquetterie, comme le grand monde.

CLEANTHIS. - Pas encore, mais il ne s'en fallait plus que d'un mot, quand vous m'avez interrompue. Et vous, m'aimez-vous ?

ARLEQUIN. - J'y allais aussi, quand il m'est venu une pensée. Comment trouvez-vous mon Arlequin ?

CLEANTHIS. - Fort à mon gré. Mais que dites-vous de ma suivante ?

ARLEQUIN. - Qu'elle est friponne !

CLEANTHIS. - J'entrevois votre pensée.

ARLEQUIN. - Voilà ce que c'est; tombez amoureuse d'Arlequin, et moi de votre suivante. Nous sommes assez forts pour soutenir cela.

CLEANTHIS. - Cette imagination-là me rit assez. Ils ne sauraient mieux faire que de nous aimer, dans le fond.

ARLEQUIN. - Ils n'ont jamais rien aimé de si raisonnable, et nous sommes d'excellents partis pour eux.

CLEANTHIS. - Soit. Inspirez à Arlequin de s'attacher à moi ; faites-lui sentir l'avantage qu'il y trouvera dans la situation où il est ; qu'il m'épouse, il sortira tout d'un coup d'esclavage ; cela est bien aisé, au bout du compte. Je n'étais ces jours passés qu'une esclave; mais enfin me voilà dame et maîtresse d'aussi bon jeu qu'une autre ; je la suis par hasard; n'est-ce pas le hasard qui fait tout ? Qu'y a-t-il à dire à cela ? J'ai même un visage de condition; tout le monde me l'a dit.

ARLEQUIN. - Pardi ! je vous prendrais bien, moi, si je n'aimais pas pas votre suivante un petit brin plus que vous. Conseillez-lui aussi de l'amour pour ma petite personne, qui, comme vous voyez, n'est pas désagréable.

CLEANTHIS. - Vous allez être content ; je vais rappeler Cléanthis, je n'ai qu'un mot à lui dire ; éloignez-vous un instant et revenez. Vous parlerez ensuite à Arlequin pour moi ; car il faut qu'il commence ; mon sexe, la bienséance et la dignité le veulent.

ARLEQUIN. - Oh ! ils le veulent si vous voulez ; car dans le grand monde on n'est pas si façonnier ; et, sans faire semblant de rien, vous pourriez lui jeter quelque petit mot clair à l'aventure pour lui donner courage, à cause que vous êtes plus que lui, c'est l'ordre.

CLEANTHIS. - C'est assez bien raisonner. Effectivement, dans le cas où je suis, il pourrait y avoir de la petitesse à m'assujettir à de certaines formalités qui ne me regardent plus ; je comprends cela à merveille ; mais parlez-lui toujours, je vais dire un mot à Cléanthis ; tirez-vous à quartier pour un moment.

ARLEQUIN. - Vantez mon mérite ; prêtez-m'en un peu à charge de revanche.

CLEANTHIS. - Laissez-moi faire. (Elle appelle Euphrosine.) Cléanthis !

 

Marivaux, L'île des esclaves

Commentaire composé

 

I Le théâtre dans le théâtre

  1. l’imitation

Arlequin et Cléanthis imitent les manières de leurs anciens maîtres en se faisant la cour. Cléanthis ordonne à Arlequin : “Soupirez pour moi ; poursuivez mon cœur, prenez-le si vous le pouvez, je ne vous en empêche pas ; c'est à vous de faire vos diligences ; me voilà, je vous attends ; mais traitons l'amour à la grande manière, puisque nous sommes devenus maîtres ; allons-y poliment, et comme le grand monde.” Elle lui ordonne grâce à l’impératif de l’aimer “comme le grand monde” : cette comparaison renvoie à la noblesse. Ainsi, elle décrit ce type d’amour comme “poli” et avec de “grande[s] manière[s]”.

 

L’imitation se fait ressentir à travers les suggestions de Cléanthis, qui reprend exactement les manières de sa maîtresse, et la rend même ridicule : “Tenez, tenez, promenons-nous plutôt de cette manière-là, et tout en conversant vous ferez adroitement tomber l'entretien sur le penchant que mes yeux vous ont inspiré pour moi. Car encore une fois nous sommes d'honnêtes gens à cette heure, il faut songer à cela ; il n'est plus question de familiarité domestique. Allons, procédons noblement, n'épargnez ni compliment ni révérences.” Cléanthis décrit Euphrosine comme une femme orgueilleuse et précieuse qui cherche à être rassurer sur sa beauté grâce à des compliments.



  1. l’exagération

Arlequin se met à genoux devant Cléanthis comme le montre la didascalie “ARLEQUIN, riant à genoux” pour lui prouver son amour. Cette pratique est exagérée : c’est une parodie de l’amour courtois. Arlequin obéit aux ordres de Cléanthis tel un chevalier servant, et se tourne en ridicule : “ARLEQUIN. - Votre volonté vaut une ordonnance.”

 

Le jeu de séduction est exagéré par Arlequin “ARLEQUIN. - Eh palsambleu ! le moyen de n'être pas tendre, quand on se trouve en tête à tête avec vos grâces ?”. Il introduit une critique de la bienséance en la ridiculisant. En effet, les compliments qu’il fait à Cléanthis sont disproportionnés.


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