Commentaire composé sur Rhinocéros de Ionesco, acte II tableau 2, la transformation de Jean

Commentaire composé sur Rhinocéros de Ionesco, acte II tableau 2, la transformation de Jean

Photo by Glen Carrie on Unsplash
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Texte

IONESCO : RHINOCÉROS : ACTE II : TABLEAU II : LA TRANSFORMATION DE JEAN



Bérenger

 

Vous vous trompez, Jean. C'est un ménage très uni, au contraire.

 

Jean

 

Très uni, vous en êtes sur ? Hum, hum, BRR…

 

Bérenger, se dirigeant vers la salle de bain dont Jean lui claque la porte au nez

 

Très uni. La preuve, c'est que…

 

Jean, de l'autre côté

 

Bœuf avait sa vie personnelle. Il s'était réservé un coin secret, dans le fond de son cœur.

 

Bérenger

 

Je ne devrais pas vous faire parler, ça a l'air de vous faire du mal.

 

Jean

 

Ça me dégage, au contraire.

 

Bérenger

 

Laissez-moi appeler le médecin, tout de même, je vous en prie.

 

Jean

 

Je vous l'interdis absolument. Je n'aime pas les gens têtus. (Jean entre dans la chambre. Bérenger recule un peu effrayé, car Jean est encore plus vert, et il parle avec beaucoup de peine. Sa voix est méconnaissable.) Et alors, s'il est devenu rhinocéros de plein gré ou contre sa volonté, ça vaut peut-être mieux pour lui.

 

Bérenger

 

Que dites-vous là, cher ami ? Comment pouvez-vous penser…

 

Jean

 

Vous voyez le mal partout. Puisque ça lui fait plaisir de devenir rhinocéros, puisque ça lui fait plaise ! Il n'y a rien d'extraordinaire à cela.

 

Bérenger

 

Evidemment, il n'y a rien d'extraordinaire à cela. Pourtant, je doute que ça lui fasse tellement plaisir.

 

Jean

 

Et pourquoi donc ?

 

Bérenger

 

Il m'est difficile de dire pourquoi. Ça se comprend.

 

Jean

 

Je vous dis que ce n'est pas si mal que ça ! Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont le droit à la vie au même titre que nous !

 

Bérenger

 

A condition qu'elles ne détruisent pas la nôtre. Vous rendez-vous compte de la différence de mentalité ?

 

Jean, allant et venant dans la pièce, entrant dans la salle de bains, et sortant.

 

Pensez-vous que la vôtre soit préférable ?

 

Bérenger

 

Tout de même, nous avons notre morale à nous, que je juge incompatible avec celle de ces animaux.

 

Jean

 

La morale ! Parlons-en de la morale, j'en ai assez de la morale, elle est belle la morale ! Il faut dépasser la morale.

 

Bérenger

 

Que mettriez-vous à la place ?

 

Jean, même jeu

 

La nature !

 

Bérenger

 

La nature ?

 

Jean, même jeu

 

La nature a ses lois. La morale est antinaturelle.

 

Bérenger

 

Si je comprends, vous voulez remplacer la loi morale par la loi de la jungle !

 

Jean

 

J'y vivrai, j'y vivrai.

 

Bérenger

 

Cela se dit. Mais dans le fond, personne…

 

Jean, l'interrompant, et allant et venant

 

Il faut reconstituer les fondements de notre vie. Il faut retourner à l'intégrité primordiale.

 

Bérenger

 

Je ne suis pas du tout d'accord avec vous.

 

Jean, soufflant bruyamment

 

Je veux respirer.

 

Bérenger

 

Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n'ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti !...

 

Jean, toujours dans la salle de bains

 

Démolissons tout cela, on s'en portera mieux.

 

Bérenger

 

Je ne vous prends pas au sérieux. Vous plaisantez, vous faites de la poésie.

 

Jean

 

Brrr…

 

Bérenger

 

Je ne savais pas que vous étiez poète.

 

Jean, il sort de la salle de bains

 

Brrr…

 

Il barrit de nouveau

 

Bérenger

 

Je vous connais trop bien pour croire que c'est là votre pensée profonde. Car, vous le savez aussi bien que moi, l'homme…

 

Jean, l'interrompant

 

L'homme… Ne prononcez plus ce mot !

 

Bérenger

 

Je veux dire l'être humain, l'humanisme…

 

Jean

 

L'humanisme est périmé ! Vous êtes un vieux sentimental ridicule.

 

Il entre dans la salle de bains

 

Bérenger

 

Enfin, tout de même, l'esprit…

 

Jean, dans la salle de bains

 

Des clichés ! Vous me racontez des bêtises.

 

Bérenger

 

Des bêtises !

 

Jean, de la salle de bains, d'une voix très rauque difficilement compréhensible

 

Absolument.

 

Bérenger

 

Je suis étonné de vous entendre dire cela, mon chez Jean ! Perdez-vous la tête ? Enfin, aimeriez vous être rhinocéros ?

 

Jean

 

Pourquoi pas ! Je n'ai pas vos préjugés.

Commentaire composé

I) L’incommunicabilité des personnages sur scène

  

a) Un conflit idéologique

 

La position de Jean
Son maître-mot: la nature (p. 159), c-à-d, comme le fait remarquer B, "la loi de la jungle", la loi du plus fort. Il parle de "reconstituer les fondements de notre vie", de "retourner à l'intégrité primordiale" (p 159), ce qui suggère un retour à l'inné, à nos origines animales. Si cela peut faire penser à un sain développement du corps, de la spontanéité, de l'authentique, un peu à la manière rousseauiste, cela peut mener aussi, de façon très inquiétante, à la suprématie de l'instinct sur la raison, de la force brute sur l'intelligence. Il s'oppose à tout ce que l'homme a acquis au fil du temps, grâce à l'éducation, ce que B. évoque p.160: "une philosophie que ces animaux n'ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti!…". Jean traite tt ceci avec mépris, "L'humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule!" Ces grandes idées sont pour lui "des clichés", "des bêtises", "des préjugés". Il ne croît plus qu'à la force physique, à l'instinct brutal, à la violence, ne rêve que de détruire ("Démolissons tout cela, on s'en portera mieux")
Les mots "intégrité primordiale" et "fondements" qu'il utilise p 159 peuvent, à notre époque, faire penser à l'intégrisme et ses excès effrayants.

 

La position de Bérenger
Tout au contraire, le maître mot de Béranger, c'est la culture, l'acquis. Les mots qu'il utilise; "homme", "humanisme", "morale", "civilisation", "système de valeurs", "esprit", font penser qu'il place l'homme et "les droits de l'homme" au centre de ses préoccupations. (liberté, équité, respect, tolérance…). Pour lui, un peu à la manière de Voltaire, plus l'homme s'éloigne de ses origines animales, grâce à l'éducation, plus il se civilise, plus il s'épanouit et trouve sa dignité par la maîtrise de soi, la domination de la raison sur le corps. Il est scandalisé par les théories de Jean, grossières, violentes, fanatiques.

 

b)Le déséquilibre des répliques et la violence

 

 Le spectateur se trouve témoin de l'incommunicabilité des deux personnages sur scène. Tout d’abord, l’absence de communication dans ce dialogue absurde est manifestée par le déséquilibre évident des répliques des deux personnages. Jean coupe la parole de Bérenger :  “Réfléchissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous avons une philosophie que ces animaux n'ont pas, un système de valeurs irremplaçable. Des siècles de civilisation humaine l'ont bâti !...” en lui répondant par des phrases courtes comme “Démolissons tout cela, on s'en portera mieux.”

 Bérenger qui a  la volonté d’argumenter et de s’expliquer est toujours interrompu par Jean comme nous le montrent les didascalies “l'interrompant”, l'interrompant, et allant et venant”  et les points de suspension à la fin des répliques de Jean.

Tout au long de cette scène absurde, la violence est indiquée par les didascalies qui précèdent les répliques de Jean. Bérenger et ce dernier discutent de plusieurs sujets lors de la transformation de Jean en rhinocéros mais Bérenger est toujours agressé par Jean comme nous le montrent les didascalies telles que “se dirigeant vers la salle de bain dont Jean lui claque la porte au nez” ou “ l'interrompant, et allant et venant”. De plus, le spectateur peut sentir la tension sur scène d’une part par les bruits produits par Jean et indiqués par les didascalies “Il barrit de nouveau” et les bruits qu’il produit “ Brrr…” et d’autre  comme “soufflant bruyamment” par l’énervement évident de Jean lorsque l’opinion partagée par Bérenger n’est pas la même que la sienne : “Enfin, tout de même, l'esprit…” “Des clichés ! Vous me racontez des bêtises.”

Ainsi l'affrontement entre les deux hommes est tout à fait inégal, ce qui crée une tension dramatique très forte pendant ce débat.
Jean est véhément, agressif, défend ses idées extrémistes avec passion. On le voit avec ses phrases lapidaires et exclamatives "La nature!" ou "L'homme… ne prononcez plus ce mot!". Ses verbes sont à l'impératif : "Démolissons tt cela!" ou au futur: "j'y vivrai!" Ses phrases commencent par "Je veux" ou "il faut". Il utilise des anaphores et des // syntaxiques pour renforcer ses affirmations: "Il faut reconstituer…", "Il faut retourner…". Il martèle ses phrases, à la manière des discours d'Hitler, par des répétions. Par ex; 5 fois "la morale" p159.
En face de cette violence verbale, Béranger, s'étonne, s'indigne, cherche à exprimer son opposition: "Je ne suis pas du tt d'accord avec vous." "Enfin, tt de même…" Mais il est timide, défend mal sa position, avec des termes trop abstraits (morale, civilisation…), se laisse couper la parole, reste trop gentil. Il cherche à calmer Jean, ("mon cher Jean"…) et il veut croire à une plaisanterie: "Je ne vous prends pas au sérieux, vous plaisantez, vous faites de la poésie, je ne savais pas que vous étiez poète…" Il incarne ces intellectuels timorés qui n'ont pas su ou voulu prendre au sérieux la montée en puissance de l'hitlérisme à partir des années 30. On sent bien que son pacifisme ne fait pas le poids face à la véhémence et à la violence de Jean, ce qui crée chez le spectateur un malaise, une angoisse: on assiste en direct à l'effondrement de nos valeurs démocratiques face au fanatisme nazi.


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