Commentaire composé sur le monologue de Rodrigue dans Le Cid de Corneille, acte I scène 6

Commentaire composé sur le monologue de Rodrigue dans Le Cid de Corneille, acte I scène 6

Photo by Ricardo Cruz on Unsplash
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Texte

Percé jusques au fond du cœur

D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Misérable vengeur d’une juste querelle,

Et malheureux objet d’une injuste rigueur,

Je demeure immobile, et mon âme abattue

Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé,

Ô Dieu, l’étrange peine !

En cet affront mon père est l’offensé,

Et l’offenseur le père de Chimène !

 

Que je sens de rudes combats !

Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :

Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :

L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,

Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.

Ô Dieu, l’étrange peine !

Faut-il laisser un affront impuni ?

Faut-il punir le père de Chimène ?

 

Père, maîtresse, honneur, amour,

Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,

Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.

L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.

Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,

Mais ensemble amoureuse,

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,

Fer qui causes ma peine,

M’es-tu donné pour venger mon honneur ?

M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

 

Il vaut mieux courir au trépas.

Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père :

J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;

J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.

À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,

Et l’autre indigne d’elle.

Mon mal augmente à le vouloir guérir ;

Tout redouble ma peine.

Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,

Mourons du moins sans offenser Chimène.

 

Mourir sans tirer ma raison !

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !

Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire

D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !

Respecter un amour dont mon âme égarée

Voit la perte assurée !

N’écoutons plus ce penser suborneur,

Qui ne sert qu’à ma peine.

Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,

Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.

 

Oui, mon esprit s’était déçu.

Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse :

Que je meure au combat, ou meure de tristesse,

Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.

Je m’accuse déjà de trop de négligence :

Courons à la vengeance ;

Et tout honteux d’avoir tant balancé,

Ne soyons plus en peine,

Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,

Si l’offenseur est père de Chimène.

 

Corneille, Le Cid acte I scène 6

Commentaire composé

 

I Un déchirement intérieur

 

Percé jusques au fond du cœur D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,” : Dès le début du monologue, il y a une allitération en [s] qui renforce la souffrance. L’enjambement du vers un au vers deux, nous donne l’impression qu’il n’y a pas de solution.

 

Je demeure immobile,” : La césure à l’hémistiche met en avant “immobile” ce qui crée une pause dans le vers mimant ainsi l’arrêt marqué par le personnage.

 

et mon âme abattue Cède au coup qui me tue.” : L’enjambement montre que le personnage ne perd pas de temps pour réfléchir. Puis, l’allitération en [k] nous donne l’impression d’entendre les coups d’épée.

 

Si près de voir mon feu récompensé, Ô Dieu, l’étrange peine !” : Le tragique dans ces vers s’appuie sur le fait que le personnage se voit retirer par son destin le bonheur auquel il aspirait et qu’il croyait atteindre prochainement. L’interjection est reprise dans la stance suivante, au même endroit.

 

Que je sens de rudes combats !” : Il s’agit de combats intérieurs.

 

“Faut-il laisser un affront impuni ? Faut-il punir le père de Chimène ? ” : Les questions rhétoriques montrent que Rodrigue est en pleine délibération et à ce stade il n'entrevoit pas de solution : “Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.”


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