Commentaire composé sur Andromaque de Racine Acte V scène 5

Commentaire composé sur Andromaque de Racine Acte V scène 5

Photo by Quinten de Graaf on Unsplash
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Texte

Acte V - Scène V

Oreste, Pylade, soldats d’Oreste 

 

Pylade

Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais,

Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.

Nos Grecs pour un moment en défendent la porte ;

Tout le peuple assemblé nous poursuit à main-forte ;

Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis,

Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.

Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,

Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,

Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous

Veut venger Troie encore et son premier époux.

Allons, n’attendons pas que l’on nous environne :

Nos Grecs nous rejoindront ; et tandis qu’Hermione

Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,

Voilà notre chemin, sortons en sûreté. 

 

Oreste

Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.

À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.

Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier. 

 

Pylade

Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.

Quoi ! toujours l’instrument et l’objet de sa rage,

Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?

Et parce qu’elle meurt faut-il que vous mouriez ? 

 

Oreste

Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ? 

 

Pylade

Eh quoi ? vous l’ignoriez ?

En rentrant dans ces lieux nous l’avons rencontrée

Qui courait vers le temple, inquiète, égarée.

Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats

Que son sang excitait à venger son trépas.

Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.

Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue

Un poignard à la main sur Pyrrhus se courber,

Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber. 

 

Oreste

Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance !

Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance !

Appliqué sans relâche au soin de me punir,

Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.

Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;

J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,

Pour être du malheur un modèle accompli.

Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.

Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,

Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;

L’un et l’autre en mourant je les veux regarder :

Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder...

Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?

De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?

Quelle horreur me saisit ! Grâce au ciel j’entrevoi...

Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi ! 

 

Pylade

Ah ! Seigneur ! 

 

Oreste

Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?

Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?

Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?

Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.

Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse !

Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?

Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !

Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?

Eh bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?

Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?

Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.

Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :

L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;

Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer. 

 

Pylade

Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse.

Ménageons les moments que ce transport nous laisse.

Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissants

S’il reprenait ici sa rage avec ses sens.

 

 

Racine - Andromaque

Commentaire composé

Le texte soumis à notre étude est extrait d’Andromaque, tragédie de Racine écrite en 1667 qui a pour thème l’amour a sens unique puisque Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui est partagée entre son devoir de veuve et sa volonté de sauver son fils Astyanax.  La scène commence avec la volonté d’Oreste de se laisser tuer pour le meurtre de Pyrrhus : “Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.” Dans cette scène nous assistons à l'évolution de la folie d’Oreste qui débute avec l’annonce de la mort d’Hermione : ”Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?” Il sera donc intéressant de voir comment Racine exprime dans ses vers la montée en puissance de la folie d’Oreste.

Tout d’abord nous étudierons la sensation physique de la mort. Puis nous expliquerons le dialogue d’Oreste avec les dieux. Enfin nous analyserons les hallucinations d’Oreste.

 

 

I) La sensation physique de la mort

 

Suite au dialogue imaginaire d’Oreste avec les dieux, celui-ci se sent par le froid et l'obscurité et le sang qui sont symboles de mort mais aussi de folie car Oreste créer ces sensations mentales et non physiques : “Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?Quelle horreur me saisit ! Grâce au ciel j’entrevoi...Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !” Ici Oreste se sent piégé par la mort tandis que juste avant il était piégé par son destin funeste qui rime avec Oreste pour souligner le tragique du personnage.

 

 

II) Le dialogue avec les dieux

 

Au début de la tirade d’Oreste on ressent la colère mêlée au désespoir du personnage par rapport au rythme rapide et hétérogène  ce qui montre le désordre de l’esprit :“Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance” Après avoir reçu la nouvelle de la mort d’Hermione Oreste s’en prend aux dieux car il croit que son destin avait été décidé depuis sa naissance. Il pense avoir été utilisé comme exemple de la haine des dieux :”Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,”De plus nous voyons que la haine d’Oreste lui fait manquer de respect aux dieux qu’il tutoie sans remords.

Ce passage crée un contraste par rapport aux prochains vers qui sont des vers non césurés ce qui montre que le personnage a calmé sa respiration même si sa haine et sa tristesse restent inchangées :” Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.” Néanmoins nous remarquons qu’Oreste commence une nouvelle fois à perdre son souffle quand il propose de tuer auprès de Pyrrhus et Hermione :” Pour être du malheur un modèle accompli.Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie, Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie” Dans sa folie Oreste se sent impuissant et il décide de se tuer : “L’un et l’autre en mourant je les veux regarder” Dans ce passage nous voyons que malgré sa folie Oreste dit quelque chose de remarquable quand il propose de “s’accorder” avec Hermione et Pyrrhus car de lors de leur vivant ils n’ont jamais pu se comprendre et donc bien s’entendre :”Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder…” Nous remarquons aussi la référence à la musique de Racine qui emploie le mot “accorder” ce qui contraste avec la discorde entre les personnages depuis le début de l’oeuvre. Cela montre que seul la mort pourra réunir des personnages qui ont eu des passions amoureuses.

 

 

III) Les hallucinations

Oreste après s’être senti mourant,commence à développer des hallucinations: “Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?” Ce passage renforce le fait que Pyrrhus ne sera jamais pardonné pour ses actes.Oreste est maintenant complètement tombé dans la folie quand il s’imagine tuer pour la deuxième fois Pyrrhus : ”Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.”Oreste imagine tout ce qu’il a le plus redouté en voyant Hermione auprès de Pyrrhus :  “Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ! Elle vient l’arracher au coup qui le menace ? Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi ! Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?” Ici Oreste commence à être hanté par le remord représenté par les erinyes d’ou le fait qu’il imagine des serpents auprès d’Hermione : “Eh bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?” dans ce deuxième vers Racine emploie une allitération en [s] pour désigner la souffrance d’Oreste à cause de sa culpabilité. Oreste est prêt à livrer sa vie aux erinyes:” À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ? Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ? Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.” Oreste décide finalement de s’abandonner a la folie et de laisser Hermione le tuer : “Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione : L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ; Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.” A la fin de cette tirade nous voyons pour la première fois Oreste s’en prendre à Hermione qui est métamorphosée en bête sauvage prête à lui dévorer le coeur pour la deuxième fois.

 

 

Ainsi, cette scène nous montre le tragique du personnage d’Oreste qui lutte contre un destin qu’il n’a pas choisi et qui va le livrer à la merci de la folie symbolisée par les Erynies. 

 


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