Commentaire composé sur la mort de Gavroche dans "Les Misérables" de Victor Hugo

Commentaire composé sur la mort de Gavroche dans "Les Misérables" de Victor Hugo

Photo by Patti Black on Unsplash
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Texte

Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou huit premières gibernes sans grand danger.

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre une noix.

De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

– Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.

A force d'aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent.

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée.

Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d'une borne, une balle frappa le cadavre.

– Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier.

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :

On est laid à Nanterre, 

C'est la faute à Voltaire, 

Et bête à Palaiseau,

C'est la faute à Rousseau

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :

Je ne suis pas notaire, 

C'est la faute à Voltaire, 

Je suis petit oiseau, 

C'est la faute à Rousseau.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet :

Joie est mon caractère, 

C'est la faute à Voltaire, 

Misère est mon trousseau, 

C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme ; c'était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l'Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre, 

C'est la faute à Voltaire, 

Le nez dans le ruisseau, 

C'est la faute à…

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler.

 

 

Hugo, Les Misérables, la mort de Gavroche

Commentaire composé

I Une scène particulièrement dramatisée 

a)L’organisation du passage crée une tension dramatique

 

La mission est très dangereuse et tout au long de ce périple le lecteur est tenu en haleine comme les personnage resté sur la barricade: “De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.”

La tension se resserre car les tirs se rapprochent de lui: “Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée.” mais aussi “Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier.” 

 

L’expression du “jeu de cache cache avec la mort” personnifiée renforce le côté dramatique  “Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette.”

 

Il y a une mise en scène de la mort de Gavroche qui se fait en deux temps :

“Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l'Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant [...] Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus.”  

 

b) Toute la scène est resserrée autour de la figure de Gavroche

 

Le personnage est l’objet de toutes les attentions: “Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée.”. Certain sont terrorisé par le danger couru par leurs amis alors que ce d’en face le visent pour le tirer comme un lapin.

 

 Le texte est construit en fonction du regard posé sur Gavroche : “Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux.” 

 

c) Une scène qui joue avec les émotions du lecteur

 

Il y a un oxymore Hugo joue avec les émotions du lecteur. Victor Hugo arrive à rendre poétique ce texte  qui traduit une scène tragique:

“Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade.”

Le narrateur ménage le suspense : “On le visait sans cesse, on le manquait toujours.” Le lecteur ne s’attend pas à la mort du personnage.

Hugo cherche à montrer la cruauté des soldats, ils sont sans coeur et impitoyable : “Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant”.

“un long filet de sang rayait son visage” : Le lecteur s’attend maintenant à assister à la mort de Gavroche.

C’est la chanson qui apprend au lecteur la mort de Gavroche : “Je suis tombé par terre,  C'est la faute à Voltaire,  Le nez dans le ruisseau,  C'est la faute à…”

 

 

II. Le personnage de Gavroche est transfiguré

a) Gavroche incarne le courage

 

Gavroche incarne le courage en allant récupérer sur les cadavres de quoi ravitailler la barricade. “Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre une noix.” Il se comporte comme un animal agile.

Le personnage ne ressent ni la peur ni le danger, comme inconscient de ses actes. On peut alors se demander si c’est une forme d’inconscience ou de courage.

“Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

– Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.” Gavroche plaisante peut-être pour se donner du courage : “– Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.”

Il défi les soldats en chantant face à leurs tirs : “Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :”

Malgré le danger il continue à se comporter comme un enfant ce qui renforce la cruauté des soldats qui vont l’abattre:  “Il avait l'air de s'amuser beaucoup.”

 

Le personnage nargue les soldats, en répliquant à chaque tir par un couplet:  “Il répondait à chaque décharge par un couplet.” 

 

b) Le héros devient presque un être surnaturel

 

Gavroche, à travers cette métaphore animalière, devient protéiforme pour montrer combien sa mission est impossible à réaliser. Il incarne aussi la magie de l’enfant qui apparaît ici immortel : “Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'autre”.

 

Gavroche devient un héro surnaturel car aucune balle n’arrive à l’atteindre, on dirait donc qu’il est immortel : “Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta”.

Il y a un champ lexical du surnaturel: “Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme ; c'était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée.”, “l'enfant feu follet”.

 

c) La métaphore de l’oiseau

 

 

Gavroche est symbolisé par un oiseau qui représente traditionnellement la liberté: “Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :” Cette métaphore est reprise à la fin du texte : “Cette petite grande âme venait de s'envoler.” La liberté résiste courageusement face à l’oppression  “C'était le moineau becquetant les chasseurs.” Cependant la fragilité de l’oiseau ne résistera pas face aux tirs des soldats : tuer Gavroche c’est donc tuer la liberté.


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