Commentaire sur le portrait du Colonel Chabert de Balzac

Commentaire sur le portrait du Colonel Chabert de Balzac

Photo by Simon Wijers on Unsplash
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Texte

Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l’attendait. Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l’être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n’aurait peut-être pas été un sujet d’étonnement, si elle n’eût complété le spectacle surnaturel que présentait l’ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d’une taie transparente : vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage pâle, livide, et en lame de couteau, s’il est permis d’emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L’ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu’un homme d’imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l’absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s’accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l’idiotisme, pour faire de cette figure je ne sais quoi de funeste qu’aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d’une douleur profonde, les indices d’une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eau tombées du ciel sur un beau marbre l’ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l’aspect de cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres s’amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

 

Balzac, Le Colonel Chabert

Commentaire composé

I Un portrait réaliste

 

“Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l’être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu mener ses camarades.”: l’allusion du “cabinet de Curtius” ancre le texte dans la réalité du Paris du XIXème siècle.

 

Le narrateur réalise une description à la manière d’un peintre, il commence par décrire la silhouette: “sec et maigre”, il se focalise ensuite sur le visage, de haut en bas: “Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse”, il descend ensuite jusqu’aux yeux, pour finir par une évocation de l’ensemble de la forme du visage: “en lame de couteau”.

 

“qu’un homme d’imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre”:l’homme est décrit comme une forme, dans une oeuvre d’art, ici celle de Rembrandt, ayant pour particularité de donner beaucoup de détails à ses portraits, comme le fait le narrateur.

 

“projetaient un sillon noir”, “brusquerie du contraste”: Ce champ lexical des ombres et de la lumière permet encore une fois la comparaison avec une oeuvre d’art .

 

“les signes d’une douleur profonde, les indices d’une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eau tombées du ciel sur un beau marbre l’ont à la longue défiguré.” Une métaphore est utilisée ici afin de décrire la situation de l’homme avant sa mort, il est exprimé qu’il était pauvre: “une misère qui avait dégradé ce visage”, et malheureux: “les signes d’une douleur profonde”. Les gouttes d’eau évoquées représentent les larmes de l’homme, qui coulent sur son visage, comme les gouttes d’eau sur le marbre.

 

Le narrateur termine sa description en continuant de faire le parallèle avec une oeuvre d’art. Il compare ici l’homme à une chose abstraite : “ressembler à ces fantaisies que les peintres s’amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis.”



II Un portrait fantastique

 

Dès le début du portrait, le narrateur introduit une atmosphère fantastique avec les mots “stupéfait” et “singulier” qui évoquent la surprise, et surtout “le clair-obscur” qui crée un climat angoissant : Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l’attendait.” Cet effet “d’étonnement” perdure tout au long du texte.

 

“Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l’être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu mener ses camarades.”: La figure de cire représente ici un cadavre embaumé. Cette idée est soulignée par la répétition du mot “immobile”, “immobilité, qui représente l’idée de la mort.

 

“le spectacle surnaturel que présentait l’ensemble du personnage.” : Avec l’emploi du  terme “surnaturel”, le narrateur emmène son lecteur vers le genre littéraire du fantastique.

“Le vieux soldat était sec et maigre” : Cette description du corps évoque l’idée d’un squelette.

 

“Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux.”: Les cheveux évoquent des cheveux de squelette, ce qui est renforcé par l’utilisation de l’adjectif “mystérieux” qui appartient au champ lexical du fantastique.

 

De plus, il a les yeux vitreux comme un cadavre : “Ses yeux paraissaient couverts d’une taie transparente : vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies.”

 

“Le visage pâle, livide”: Ici, la description de ce visage évoque celle d’un cadavre, il exprime  ensuite cette ressemblance plus clairement: “semblait mort”, ce qui accentue l’aspect fantastique du texte.

 

Le narrateur sous-entend également l’idée d’une pendaison:“Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire”, la cravate de soie noire représente ici une corde qui aurait été utilisée pour la pendaison de l’homme décrit. L’auteur précise même “serré” en parlant de la cravate, ce qui confirme cette idée.

 

L’auteur continue de créer une atmosphère surnaturelle, par exemple lorsqu’il utilise le champ lexical de la noirceur, qui représente ici la mort: “sillon noir”, “L’ombre”.

Il met également en place une ambiance lugubre, en évoquant la situation précaire de l’homme décrit: “la ligne brune que décrivait ce haillon”.

 

“les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse.”,“l’absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard”: Des énumérations sont utilisées dans ces extraits, elles ont pour objectif d’insister sur les caractéristiques qui évoquent un homme mort, par exemple au niveau des couleurs: “blanches”, “décoloré”. Ou encore sur la température: “froides”, “l’absence...de toute chaleur dans le regard”.

 

“s’accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l’idiotisme, pour faire de cette figure”.

 

“je ne sais quoi de funeste qu’aucune parole humaine ne pourrait exprimer.”: Cette prétérition exprime l’horreur de la scène car l’auteur explique que personne ne serait capable de la décrire, cependant elle est également ironique car c’est justement ce que vient de faire l’auteur.

 

“sublime horreur”: Le narrateur utilise ici une oxymore en parlant du corps de l’homme décrit en rapprochant les termes “sublime”, qui exprime la fascination de l’auteur devant cet homme, avec une description très détaillée de ce dernier et le terme “horreur”, qui lui insiste sur l’aspect morbide et triste de la scène.


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