Commentaire composé sur Choderlos de Laclos - Lettre 125 (extrait) - Les Liaisons dangereuses

Commentaire composé sur Choderlos de Laclos - Lettre 125 (extrait) - Les Liaisons dangereuses

Photo by Nick Fewings on Unsplash
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Texte

Lettre 125 (extrait)

LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL

 

    La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder !

 

    Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle ? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour ; car enfin, si j'ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais ; quand j'aurais, un moment, partagé le trouble et l'ivresse que je faisais naître : cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ? Non : il faut, avant tout, le combattre et l'approfondir.

 

    Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause ! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie.

 

    Dans la foule de femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer ; je m'étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.

 

    Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable, et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante ; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée ; un attachement à la vertu, que la religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs, et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

 

    Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir ; c'est une victoire complète, achetée par une campagne pénible, et décidée par de savantes manœuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès, dû à moi seul, m'en devienne plus précieux ; et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie ; que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur ; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre. 

 

    [...] 

 

 

Choderlos de Laclos - Lettre 125 (extrait) - Les Liaisons dangereuses

Commentaire composé

I L’amour, un champ de bataille

 

 Le personnage De Valmont considère sa relation avec Madame De Tourvel comme une victoire militaire . On peut le voir avec le champ lexical de la Guerre qui débute dès les premières lignes et continue durant tout le texte : “vaincue”,“superbe”,“résister”,”défense”, “se soustraire à mes poursuites”, “capitulation”, “campagne”, “triomphe”. Il se comporte en vieux soldat aguerri : “Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe ?” 

 

De plus il utilise une question rhétorique dans le but de se moquer de la Présidente : “Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ?”

 

Valmont ne croit pas en l’amour c’est pour cela qu’il dénigre ce sentiment:

“Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes”, “et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle ?”. On comprend même que pour lui les principes sont contraire à l’amour : “j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes.”  Valmont décrit clairement l’activité sexuelle comme étant un travail : “le rôle et les fonctions d'amant”.

 

Après s’être battu contre Madame De Tourvel il doit se battre contre ses propres sentiments, il lutte contre soi-même donc c’est un combat sans fin : “Non : il faut, avant tout, le combattre et l'approfondir.”

On retrouve le vocabulaire militaire: “je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer”. C’est la première fois que Valmont est relation avec un femme qui l’aime et qu’il se sent aimé.

 

Il considère cependant  l’amour comme une humiliation car être amoureux c’est dépendre de quelqu’un: “Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je me serais asservie”.

Il réagit de manière très égoïste et désire un amour qui ne soit surtout pas partagé: “que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur ”.

La fidélité pour lui est donc quelque chose qui n’est pas envisageable :

“et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.” 

 

 

II Un amour inavouable

 

Le personnage ici se surprend à développer des sentiments pour sa nouvelle conquête:  “mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti.” 

 

Mais on peut voir également grâce à la question rhétorique que le personnage ressent une certaine inclination pour la Présidente, il dit indirectement l’attirance qu’il éprouve pour elle: “Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ?”

 

Le personnage avoue clairement ses prémices de sentiment pour Madame De Tourvel : “car enfin, si j'ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime”. Il n’arrive pas à dissimuler ses sentiments qui transparaissent à travers ses propos :  “cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste.”. Plus on avance dans la lettre plus Valmont laisse échapper ses sentiments véritables :  “J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude.”. Il sent qu’il tombe amoureux : ”Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ?”

 

Le personnage  de Valmont a envie d’être aimé: “Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause ! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie.”

 

Il essaye de cacher ses sentiments amoureux derrière son orgueil :

“Il n'est donc pas surprenant que ce succès, dû à moi seul, m'en devienne plus précieux ; et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de la gloire.”

 


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