Commentaire composé sur la mort de Javert dans Les Misérables de Victor Hugo

Commentaire composé sur la mort de Javert dans Les Misérables de Victor Hugo

Photo by Amy Humphries on Unsplash
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Texte

Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait rien. On entendait un bruit d’écume ; mais on ne voyait pas la rivière. Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait et serpentait vaguement, l’eau ayant cette puissance, dans la nuit la plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en couleuvre. La lueur s’évanouissait, et tout redevenait indistinct.

L’immensité semblait ouverte là. Ce qu’on avait au-dessous de soi, ce n’était pas de l’eau, c’était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l’effet d’un escarpement de l’infini.

On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l’eau et l’odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu’aperçu, le tragique chuchotement du flot, l’énormité lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine d’horreur.

Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de ténèbres ; il considérait l’invisible avec une fixité qui ressemblait à de l’attention. L’eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres ; il y eut un clapotement sourd, et l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau.

 

 

Victor Hugo, Les Misérables, La mort de Javert 

 

Commentaire composé

I Une description mystérieuse

 

“Javert pencha la tête et regarda” : on ne sait pas ce qu’il regarde.

 

“Tout était noir” : Le champ lexical de la nuit nous renvoie au mystère et aux choses qui sont cachées. “La lueur s’évanouissait” : On a l’idée de l’aveuglement progressif et angoissant, “On ne voyait rien”.

 

“On entendait un bruit d’écume ; mais on ne voyait pas la rivière”, “L’eau bruissait” : Le bruit d’origine inconnue créé une atmosphère inquiétante car la description est uniquement auditive alors que le lecteur est habitué aux descriptions visuelles. Le lecteur se retrouve aveugle comme le personnage.

 

“une lueur apparaissait et serpentait vaguement” : Le narrateur joue entre l’ombre et la lumière à la manière d’un peintre. La couleur est absente.

 

“Le mur du quai, abrupt, confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l’effet d’un escarpement de l’infini.” : On n’a pas de description claire du mur. Le personnage ne peut pas bien voir ce qui se trouve devant lui.

 

“Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu’aperçu, le tragique chuchotement du flot, l’énormité lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine d’horreur.” : Le narrateur fait une gradation qui nous emmène du mystère à l’angoisse et puis à l’horreur. 

 

“Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai” : Le narrateur se recentre sur personnage et passe d’une description du quai à une description des actions du personnage. Le lecteur comprend qu’il va arriver quelque chose d’important : “ apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres”, le personnage saute dans le vide pour se suicider.

 

 

II La lutte entre le bien et le mal (la présence du diable)

 

“Javert pencha la tête et regarda” : pencher la tête vers le bas nous montre la soumission de Javert et son renoncement à la vie.

 

“Tout était noir” : La noirceur est dans coeur du personnage qui n’a plus d’espoir. On sait déjà que le diable a remporté la partie. La présente du diable est de plus en plus visible avec l’allusion biblique : “serpentait”, “couleuvre”. La métaphore filée du serpent circule dans tout le texte en rapport avec la rivière (la Seine) qui va symboliquement dévorer le personnage. “La lueur s’évanouissait” : L’espoir est en train de quitter le personnage. 

 

“Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait” : la description du paysage est en fait une description du désespoir du personnage qui hésite avant de se suicider, c’est ce que l’on appelle un paysage état d’âme, un procédé d’écriture caractéristique du romantisme. 

 

“l’eau ayant cette puissance, dans la nuit la plus complète, de prendre la lumière on ne sait où” : l’eau symbolise les émotions qui emportent le personnage vers le suicide.

 

“L’immensité semblait ouverte là” : C’est un texte fantastique voire mystique puisqu’il ouvre une brèche vers l’éternité, l’enfer qui attend Javert à travers les métaphores : “Ce qu’on avait au-dessous de soi, ce n’était pas de l’eau, c’était du gouffre.”, “un escarpement de l’infini”, “cette ouverture de ténèbres”. Le diable en personne vient chercher Javert : “Un souffle farouche montait de cet abîme.” 

 

“on sentait la froideur hostile de l’eau et l’odeur fade des pierres mouillées” : cette phrase est une métaphore de la mort et des pierre tombales.

 

“le tragique chuchotement du flot” : la voix du diable incite le personnage à sauter dans le vide. Il ne peut pas se dérober, il lutte contre une force qui le dépasse, comme un personnage de tragédie. Il se retrouve en face du diable qui est personnellement venu le chercher : “il considérait l’invisible avec une fixité qui ressemblait à de l’attention”

 

 

C’est comme si Javert était déjà mort avant de sauter : “eût pu prendre pour un fantôme”. On dirait qu’on voit son âme quitter son corps : “l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau.” Il n’y a aucun témoin à part le diable.


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