Commentaire composé sur Les Liaisons dangereuses de Laclos, lettre 5

Commentaire composé sur Les Liaisons dangereuses de Laclos, lettre 5

Photo by Zohre Nemati on Unsplash
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Texte

LETTRE V — LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

 

Vous, avoir la Présidente Tourvel ! mais quel ridicule caprice ! Je reconnais bien là votre mauvaise tête, qui ne sait désirer que ce qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette femme ? des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression : passablement faite, mais sans grâces : toujours mise à faire rire ! avec ses paquets de fichus sur la gorge, et son corps qui remonte au menton ! Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute votre considération. Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch, et où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu'un, et rougissant à chaque révérence. Qui vous eût dit alors, vous désirerez cette femme ? Allons, Vicomte, rougissez vous-même, et revenez à vous. Je vous promets le secret.

Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent ! quel rival avez-vous à combattre ? un mari ! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot ? Quelle honte si vous échouez ! et même combien peu de gloire dans le succès ! Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec les prudes ? j'entends celles de bonne foi : réservées au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par son excès, ces biens de l'amour, ne sont pas connus d'elles. Je vous le prédis ; dans la plus heureuse supposition, votre Présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on reste toujours deux. Ici c'est bien pis encore ; votre prude est dévote, et de cette dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire : vainqueur de l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable ; et quand, tenant votre Maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur, ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si vous eussiez connu cette femme plus tôt, en eussiez-vous pu faire quelque chose ; mais cela a vingt-deux ans, et il y en a près de deux qu'elle est mariée. Croyez-moi, Vicomte, quand une femme s'est encroûtée à ce point, il faut l'abandonner à son sort ; ce ne sera jamais qu'une espèce. 

 

Les Liaisons dangereuses, lettre 5

 

CHODERLOS DE LACLOS

Commentaire composé

I Un portrait charge dicté par la mauvaise foi

a) Une femme qu’elle traite comme un objet 

 

“Qu'est-ce donc que cette femme ?” : La Présidente est ici traitée telle un objet comme le prouve le mot interrogatif “Qu’est-ce”. 

 

“Peut-être, si vous eussiez connu cette femme plus tôt, en eussiez-vous pu faire quelque chose ; mais cela a vingt-deux ans, et il y en a près de deux qu'elle est mariée. Croyez-moi, Vicomte, quand une femme s'est encroûtée à ce point, il faut l'abandonner à son sort ; ce ne sera jamais qu'une espèce.”: La mauvaise foi de la Marquise trouve son apogée à la fin du texte lorsqu’elle critique la Présidente quant à son âge. Seulement la Présidente ayant vingt-deux ans, on comprend alors la mauvaise foi de la Marquise qui domine l’ensemble du texte. 

 

 

b) Une description négative 

 

“des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression : passablement faite, mais sans grâces : toujours mise à faire rire !” : La Marquise se moque ouvertement de la Présidente qu’elle trouve jolie mais sans charme et sans caractère.

 

“Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch, et où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu'un, et rougissant à chaque révérence.” : La description de la Présidente faite par la Marquise prête au rire puisqu’elle est présentée comme une actrice de spectacle. 

 

“Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir.” : La présidente est montrée comme étant incapable de répondre aux désirs de son mari. 

 

“et quand, tenant votre Maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur, ce sera de crainte et non d'amour” : La Marquise lui dit que la Présidente ne ressentira jamais quelque chose pour lui à part la crainte ce qui prouve sa mauvaise foi.

 

 

c) Un portrait satirique marqué par l’excès et la caricature

 

“avec ses paquets de fichus sur la gorge, et son corps qui remonte au menton !” : La moquerie finit par devenir caricaturale puis qu’elle déforme peu à peu le corps de la Présidente. 

 

“j'entends celles de bonne foi : réservées au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances.” : La Marquise avance des faits sans réel garantie sur ces derniers. 

 

 

II Une argumentation habile

a) Des arguments bien choisis

 

“il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute votre considération.” : La Marquise utilise les points sensibles de Vicomte pour le faire changer d’avis. 

 

“Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent !” : La Marquise met en avant les désavantages et les risques de cette union qui nous paraît alors dangereuse pour la réputation du Vicomte. 

 

“Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire : vainqueur de l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable” : Elle montre que toute liaison avec la Présidente sera la cause de problèmes. 

 

 

b) La marquise joue avec les sentiments du Vicomte afin de le faire changer d’avis

 

“Vous, avoir la Présidente Tourvel ! mais quel ridicule caprice ! Je reconnais bien là votre mauvaise tête, qui ne sait désirer que ce qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir.” La Marquise traite le vicomte tel un enfant, notamment à travers le mot “caprice” habituellement utilisé avec les enfants. Par ailleurs, elle utilise une phrase exclamative pour l’interpeller afin d’avoir plus d’impact. 

 

 “Allons, Vicomte, rougissez vous-même, et revenez à vous.”: La Marquise cherche à le faire revenir à ce qu’elle estime être la raison et au libertinage.

 

“Je vous le prédis” : Par ailleurs, elle émet des hypothèses sur l’avenir du Vicomte telles des malédictions, elle cherche ainsi à le faire changer d’avis. 

 


c) La marquise est un orateur habile

 

“Je vous le dis en amie” : La Marquise se met à la place d’un proche, d’une amie du Vicomte. Elle crée ainsi une proximité entre elle et le destinataire afin de le manipuler et donc de le faire changer d’avis. 

 

“Je vous promets le secret.” Une nouvelle fois, la Marquise se présente en confidente, prête à aider et conseiller son ami. 

 

“Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent ! quel rival avez-vous à combattre ? un mari ! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot ? Quelle honte si vous échouez ! et même combien peu de gloire dans le succès ! Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec les prudes ?” L’utilisation successive de phrases interrogatives et exclamatives a pour objectif de secouer le Vicomte, de le faire réagir et ainsi de le faire renoncer à son projet. 

 

 

III Le portrait de deux libertins

a) Les libertins s’affranchissent des valeurs morales et religieuses de leur époque

 

“Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch, et où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu'un, et rougissant à chaque révérence.” : La Présidente est une femme vertueuse qui cherche à aider son prochain, c’est cela que lui reproche la Marquise qui est une débaûchée égoïste et cruelle. Ainsi à travers cette critique, la Marquise s’affranchit des valeurs morales mais aussi religieuses de son époque. Le Vicomte semble lui aussi affranchi de ces valeurs puisqu’il était présent ce jour là et s’est moqué avec elle.  

 

“Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot ?” : Ce qui est difficile c’est de séduire une personne qui est déjà amoureuse de quelqu’un d’autre. Mais les femmes sont mariées de force au 18ème siècle donc elles tombent facilement dans les bras du premier venu. Ce n’est donc pas une gloire de les séduire.

 

“votre Présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on reste toujours deux.” : Pour les libertins, le mariage ne rime en aucun cas avec amour. 

 

 

b) La quête de la gloire et de la puissance

 

“il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute votre considération.”: Pour que le Vicomte change d’avis, la Marquise met en avant la perte de considération. Ainsi on nous dessine le portrait d’une société où l’apparence et la réputation sont primordiales. 

 

“Quelle honte si vous échouez ! et même combien peu de gloire dans le succès !” : La Marquise touche son orgueil et met en avant l’envie de gloire et de puissance qui anime le Vicomte. 

 

 

c) La recherche du plaisir 

 

“Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir.” : Le Vicomte cherche à travers la Présidente à obtenir du plaisir, ainsi la Marquise détruit cet espoir. 

 

“j'entends celles de bonne foi : réservées au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par son excès, ces biens de l'amour, ne sont pas connus d'elles.” : La Marquise cherche à faire renoncer le Vicomte en se comparant implicitement avec la Présidente jugée inapte au plaisir.

 

“Ici c'est bien pis encore ; votre prude est dévote, et de cette dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle enfance.” : La présidente ne pourra pas répondre à ses désirs, à ses plaisirs. 

 


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