Commentaire composé sur En la forêt d’ennuyeuse tristesse, extrait du recueil Ballades, Charles d’Orléans

Commentaire composé sur En la forêt d’ennuyeuse tristesse, extrait du recueil Ballades, Charles d’Orléans

Photo by Bistrian Iosip on Unsplash
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Texte

Charles d'Orléans — Ballades, 63

 

En la forest d’Ennuyeuse Tristesse,

Un jour m'avint qu’a par moy cheminoye,

Si rencontray l’Amoureuse Deesse

Qui m’appella,demandant ou j’aloye.

Je respondy que, par Fortune, estoye

Mis en exil en ce bois, long temps a,

Et qu’a bon droit appeller me povoye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va.

 

En sousriant, par satresgrant humblesse,

Me respondy : « Amy, se je savoye

Pourquoy tu es mis en ceste destresse,

A mon povair voulentiers t’ayderoye ;

Car, ja pieça, je mis ton cueur en voye

De tout plaisir, ne sçay qui l’en osta ;

Or me desplaist qu’a present je te voye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va. »

 

«Helas ! » dis je, «souverainne Princesse,

Mon fait savés, pourquoy le vous diroye ?

C’est par laMort qui fait a tous rudesse,

Qui m’a tollu celle que tant amoye,

En qui estoit tout l’espoir que j’avoye,

Qui me guidoit, si bien m’acompaigna

En son vivant, que point ne me trouvoye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va. »

 

l’envoy

 

Aveugle suy, ne sçay ou aler doye ;

De mon baston, affin que ne fervoye,

Je vois tastant mon chemin ça et la ;

C’est grant pitié qu’il couvient que je soye

L’omme esgaré qui ne scet ou il va !

 

 

En la forêt d’ennuyeuse tristesse, extrait du recueil Ballades, Charles d’Orléans (1394-1465)

 

 

Traduction

 

En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse, 

Un jour m’advint qu’à part moi cheminais,

Si rencontrai l’Amoureuse Déesse

Qui m’appela, demandant où j’allais.

Je répondis que, par Fortune, étais

Mis en exil en ce bois, long temps a,

Et qu’à bon droit appeler me pouvait

L’homme égaré qui ne sait où il va.

 

Et souriant, par sa très grande humblesse, 

Me répondit : «Ami, si je savais

Pourquoi tu es mis en cette détresse,

À mon pouvoir volontiers t’aiderais ;

Car, jà piéça, je mis ton cœur en voie

De tout plaisir, ne sais qui l’en ôta ;

Or me déplaît qu’à présent je te vois 

L’homme égaré qui ne sait où il va. »

 

— Hélas ! dis-je, souveraine Princesse, 

Mon fait savez, pourquoi le vous dirais ? 

C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,

Qui m’a tollu celle que tant aimais,

En qui était tout l’espoir que j’avais,

Qui me guidait, si bien m’accompagna

En son vivant, que point ne me trouvais

L’homme égaré qui ne sait où il va.

 

«Aveugle suis, ne sais où aller dois;

De mon bâton, afin que ne fourvoie,

Je vais tâtant mon chemin çà et là ;

C’est grand pitié qu’il convient que je sois

L’homme égaré qui ne sait où il va ! »

 

 

En la forêt d’ennuyeuse tristesse, extrait du recueil Ballades, Charles d’Orléans (1394-1465)

Commentaire composé

I La symbolique de la forêt, lieu où l’on se perd pour mieux se retrouver

a) La forêt

“En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse” : Le poète est deséspéré au point de mourir de chagrin. La forêt symbolise le fait qu’à cause de son deuil le poète ne trouve plus de sens à sa vie et se sent donc perdu. 

“Mis en exil en ce bois” : Le poète n’a pas choisi son destin et se retrouve ainsi perdu. 

 

 

b) L’aveuglement

“L’homme égaré qui ne sait où il va” : Le poète se compare à un aveugle, perdu. Ce refrain met le lecteur dans la même situation que le poète. 

“Qui me guidait, si bien m’accompagna” : Le poète se retrouve perdu et aveuglé après la mort de sa femme qui était la lumière de sa vie.

“Aveugle suis, ne sais où aller dois;” : Le poète ne sait plus quoi faire de sa vie car il n’est plus guidé par l’amour. 

“De mon bâton, afin que ne fourvoie,

Je vais tâtant mon chemin çà et là” : Le poète est à nouveau comparé à un aveugle qui recherche son chemin à travers de nouvelles sensations car il ne ressent plus l’amour qui le faisait avancer sur son chemin de vie. 

 

 

II Le thème du deuil

a) Le grand amour

“Si rencontrai l’Amoureuse Déesse

Qui m’appela, demandant où j’allais” : La présence de Vénus introduit le thème de l’amour. 

“À mon pouvoir volontiers t’aiderais “ : La déesse a le désir d’aider le poète mais ne peut pas y parvenir car il est inconsolable. 

 

 

b) Perdre l’être aimé c’est un peu mourir soi-même, le deuil implique de se réinventer pour survivre

“C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,

Qui m’a tollu celle que tant aimais” : Le thème de la mort qui emporte tout sur son passage est récurrent dans la littérature médiévale. Comme il a perdu sa femme qu’il aimait tant, le poète a l’impression qu’une partie de lui a péri avec elle, et il doit se réinventer une nouvelle vie, sinon il mourra de désespoir.

 

“C’est grand pitié” : Le poète se lamente de sa souffrance et il implore la compassion du lecteur. 


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